Thin-Hinan révélée ? La mission franco-américaine du Hoggar / 1925 Reygasse – de Prorok – Pond

Préambule
Notre propos n’est, ni de participer, ni d’alimenter le débat autour d’une découverte qui, encore de nos jours, passionne et divise la communauté scientifique. Plus simplement, cet article tente de tracer le portrait de ces archéologues-aventuriers qui nous ont livré une sépulture énigmatique, un squelette et un trésor mystérieux, sources d’une des plus belles légendes sahariennes, où le peuple touareg puise son origine. Nous verrons également dans quelles conditions, parfois équivoques, leur expédition fut couronnée par une découverte retentissante, suivie de quelques péripéties rocambo­lesques. Puis rapidement, vint le temps des doutes et des polémiques qui ne se dissiperont qu’avec une autre découverte, toujours attendue : la réalité scientifique.
Outre les nombreux ouvrages et articles divers de la presse scientifique traitant du sujet, nous avons exploité les documents disponibles dans le fonds d’archives de La Rahla. Il s’agit des rapports des autorités militaires qui ont accueilli cette expédition lors de leur passage dans les oasis où elle fit étape, et du rapport de Maurice Reygasse, rédigé sur le chemin du retour à l’intention du ministre de l’Instruction publique.
Par ailleurs, nous témoignons ici toute notre gratitude à Malika Hachid et Werner Nöther, tous deux membres de La Rahla. M. Hachid est diplômée de l’Université de Provence, ancienne directrice du Parc national du Tassili des Ajjer, chercheur de terrain, férue du Sahara en général et du Tassili en particulier, région qu’elle parcourt depuis près de trente ans. Informée de cet article, elle a bien voulu nous adresser les interrogations que lui suscite cette découverte et quelques compléments d’informations archéo­logiques ou historiques. W. Nöther, notre correspondant en Allemagne, nous a également fait bénéficier des résultats de ses longues et fructueuses recherches, principalement dans des documents d’époque. Leurs contribu­tions sont un apport particulièrement précieux.

Carte ReygasseCarte dressée pour illustrer le livre  : « Mysterious Sahara »

Genèse d’une expédition extraordinaire
Au milieu des années 1920, la grande œuvre de Laperrine et de ses méharistes est une réalité depuis presque une décennie : le Sahara est entièrement sécurisé. Certes, on ne peut s’y aventurer sans avoir obtenu les autorisations indispensables et la protection des sahariens qui veillent au maintien d’une paix fragile. Explorateurs, scientifiques et chercheurs peuvent alors s’aventurer dans cet immense espace désertique sans grands risques. S’ils ne dérogent pas aux traditions des peuples nomades et s’ils ménagent leur susceptibilité, ils peuvent s’adonner à la découverte et à l’étude de nouveaux espaces, des ethnies qui y vivent et à leur longue histoire, dont témoignent d’innombrables vestiges.

En métropole, autorités politiques et militaires regardent l’empire colonial s’étendre et se consolider en de nombreux points sur la planète. Expositions, colloques et congrès se multiplient afin de montrer la grandeur de la France et diffuser l’avancée des connaissances acquises.

C’est ainsi qu’en 1924, la ville de Toulouse accueille un congrès international d’anthropologie. Parmi les nombreux scientifiques intervenant, Maurice Reygasse (1881-1965) livre avec passion et compétence ses connaissances d’archéologie saharienne. Il est originaire du Lot. Il a fait ses études secondaires à Toulouse, puis à Paris à l’École des langues orientales (arabe et abyssin), enfin à l’École pratique des hautes études, section des Sciences historiques et philologiques. Ces diplômes obtenus, il entre dans l’administration en Algérie. En 1911, il est nommé administrateur de la commune mixte de Tébessa. Dans cette ville, pas très éloignée des portes du désert, il fait la connaissance de Latapie, un archéologue et paléontologue. Ensemble, ils vont étudier méthodiquement la préhistoire de la région et cosigner plusieurs ouvrages. Autodidacte en la matière, Reygasse forgera ses connaissances sur le terrain. Après de nombreuses expéditions vers Touggourt, Ouargla et le Grand erg Oriental il entend l’appel du désert et de son histoire. Reygasse y consacrera désormais toute sa vie (2).*

 

Au pied de l’erg de Tihodaïne, Maurice Reygasse exhumant des ossements appartenant à une espèce éteinte d’éléphant (Elephas recki)

À Toulouse, dans la salle, il y a un Américain, auditeur attentif : Alonzo Pond (1894-1986). Il a débarqué en France avec les troupes améri­caines lors de la Première Guerre mondiale comme ambulancier. Il parle très bien le français. Diplômé du Beloit College, Université du Wisconsin, qui abrite également le célèbre Logan Muséum of Anthropology, il intègre ensuite l’Université de Chicago pour y étudier l’anthropologie.

Le congrès de Toulouse est une révélation pour Pond. Il découvre la richesse de l’archéologie du Sahara et l’originalité des populations de l’Afrique du Nord. La rencontre de Reygasse et Pond est alors inévitable. Les deux hommes se lient rapidement d’amitié. Dés que possible, ils uniront leurs efforts et leurs compétences pour organiser une mission scientifique au Sahara. L’attente sera de courte durée !

Alonzo Pond, peu après l’épisode d’Abalessa, accompagnant Reygasse
au cours de la seconde partie de la mission franco-américaine

         Le 11 août 1925, Reygasse écrit au directeur des Territoires du Sud à Alger. Il sollicite l’aide de cette autorité pour accomplir la mission scientifique qu’a bien voulu [lui] confier monsieur le Ministre de l’Instruction publique. Pour sa part, le Gouverneur général met à disposition une somme de treize mille francs pour la création d’un musée ethnographique saharien. (1). Reygasse est donc chargé de recueillir tout renseignement, tout objet touchant aux populations sahariennes, à leur histoire et à leurs coutumes, si mystérieuses à cette époque. Il sera le fondateur de la branche saharienne du musée de préhistoire et d’ethnographie : le Musée du Bardo à Alger. Ce musée sera inauguré en 1930 dans une somptueuse villa du XVIIIe siècle (dite « villa du prince Omar ») à l’occasion du centenaire de l’Algérie. Reygasse en sera le premier conservateur à vie.

Comme convenu, Pond accompagnera Reygasse. Le choix du Hoggar leur semble particulièrement judicieux pour leurs recherches. Mais ils ne seront pas seuls, l’expédition va prendre de l’ampleur. Quelques mois plus tôt, en avril 1925, Reygasse accueille chez lui, à Tébessa, Stéphane Gsell (1864-1932), illustre archéologue et historien, auteur d’une monumentale Histoire ancienne de l’Afrique du Nord, rédigée entre 1913 et 1929.

Il est accompagné d’un pétulant Américain, un certain Byron Khun, qui se faisait appeler comte de Prorok (1896-1954), titre dont il « hérita » à la mort de son père adoptif, le comte Théophile Konerski de Prorok. D’origine polonaise, la famille du comte a émigré depuis plusieurs générations vers le Nouveau Monde. Né à Mexico, il a été élevé en Angleterre et en France. Passionné d’archéologie nord-africaine, il avait tenté sa chance en Tunisie, et participé en 1922-1924 aux recherches archéologiques dans la région de Carthage. En 1925, il est à nouveau à Carthage, ayant obtenu le titre de directeur adjoint d’une mission franco-américaine, qui se consacre plus particulièrement aux fouilles du sanctuaire de Tanit, la déesse de la fertilité des puissants Phéniciens. Mais les compétences de monsieur le Comte en matière de fouilles archéologiques restent limitées. Non seulement les techniques qu’il emploie, mais également sa mauvaise volonté à se plier aux contraintes et aux contrôles de l’administration attirent l’attention des autorités. Au printemps, de Prorok s’éclipse de la mission pour effectuer un voyage dans le Sud-tunisien et en Algérie. C’est ainsi qu’en avril, nous le retrouvons à Tébessa chez Reygasse.

Byron de Prorok,

aventurier talentueux

         Dans son livre In Quest of Lost Worlds (À la recherche des mondes perdus – 1935), de Prorok cite un conseil que lui aurait délivré Gsell pour échapper aux tracas et à la surveillance de l’administration française : Pourquoi n’allez-vous pas dans un endroit où il n’y a pas de Service des Antiquités ?. Il n’en fallait pas plus pour attiser les convoitises du jeune (il n’a pas trente ans) et ambitieux Américain, qui se tourne donc tout naturel­lement vers les régions désertiques de l’Algérie, et plus précisément vers le Hoggar, terre de mystères et de légendes. C’est précisément là que Reygasse et Pond envisagent de se rendre.

Les germes de discordes et controverses

L’entrevue de Tébessa entre Gsell, Reygasse et de Prorok est probable­ment à l’origine d’une découverte archéologique qui déclenchera un retentis­sement médiatique incroyable pour l’époque. Car de Prorok a des arguments auxquels Reygasse ne peut être insensible. Initialement, son expédition avec Pond devait se faire à dos de chameau. Or, de Prorok, qui a suffisamment d’argent pour financer son expédition, lui offre le confort et la rapidité de véhicules automobiles et l’équipement pour les bivouacs. Reygasse accepte le compromis : la mission Reygasse – de Prorok – Pond se met en place.

Cependant, le New York Times (N.Y.T.) du 23 juillet 1925 note que c’est bien Pond qui est à la « tête » de l’expédition, car c’est le Collège de Beloit qui finance son voyage en le chargeant de recueillir les témoignages du passé et du présent représentatifs de la vie des populations sahariennes. Le même journal précise que Pond sera accompagné par de Prorok, Reygasse et un autre chercheur du Beloit College assez fortuné, Bradley Tyrell. Pour la presse américaine, et surtout pour de Prorok et ses compatriotes, les deux expéditions n’en feront qu’une : la Franco-American Logan-Saharan Expédition est née.

Les choses ne sont pas aussi simples. En janvier 1926, dés l’arrivée de l’expédition à son terme et auréolée de son succès, le chef de bataillon Belandou rappellera au Gouverneur de l’Algérie que la mission de Prorok, à laquelle tous les périodiques récents ont consacré des colonnes – éloge dithyrambique ou malicieuse ironie – est en réalité et officiellement la mission Reygasse. C’est sous ce titre qu’elle a été annoncée, accréditée […], c’est à ce titre qu’elle a été autorisée par monsieur le Général commandant le 19e Corps d’Armée. C’est à ce titre qu’elle a été accueillie sur le Territoire des Oasis et que les autorités locales, conformément aux ordres reçus, lui ont prêté leur concours le plus entier (1).

Tous les ingrédients sont en place pour exacerber les différences, car, pour les autorités locales et probablement pour Reygasse, l’équipe américaine n’est qu’un greffon : à Reygasse la légitimité ; à de Prorok le pouvoir que lui procure l’appui des médias, qu’il sait utiliser à son profit, et la prépondérance que lui autorise ses moyens financiers. De surcroît, de Prorok apporte dans la corbeille de mariage de la Franco-American Logan-Saharan Expedition, en plus du matériel promis, trois véhicules Renault à six roues spécialement équipées, et le complément de l’équipe. Le comte de Prorok s’est en effet entouré dés le départ de toutes les précautions pour donner le maximum de retentissement à ses futures découvertes, qu’il espère nombreuses. Jugez-en. Seront du voyage : un reporter, H. Denny qui assurera la promotion et la popularité du comte dans les pages du New York Times. Les lecteurs du journal suivent régulièrement les péripéties du jeune explorateur. Entre janvier 1924 et avril 1926, il est l’objet d’une bonne cinquantaine d’articles ! Il y a aussi un photographe suisse, H. Barth, chargé de filmer la mission et les exploits de monsieur le Comte pour ses futures conférences. Chaix et Lublin, de la maison Renault, piloteront les véhicules ; Martini, mécanicien à Tébessa, seul chauffeur ayant quelque expérience de la conduite saharienne, se joindra à eux. Enfin, de Prorok engagera le caïd Belaïd. Ce Kabyle a vécu de nombreuses années au Hoggar avec le général Laperrine et le père de Foucauld. Il est le seul à connaître parfaitement le tamâhaq des Touaregs du Nord (Kel Ahaggar et Kel Ajjer), mais aussi l’arabe, le kabyle et le français : il avait été traducteur officiel dans l’armée française. Par la suite, il restera fidèle à Reygasse, qu’il accompagnera à nouveau en 1933 pour une nouvelle expédition saharienne, Reygasse étant devenu un grand spécialiste connu et reconnu de la préhistoire algérienne, et plus particulièrement pour ses travaux sur les monuments funéraires préislamiques.

Dans sa lettre du mois d’août 1925, Reygasse mentionne également un certain M. Philippe qui devrait se joindre à la mission envoyé par la Société royale de géographie de Londres (1). Philippe, un orientaliste, aurait acquis sa réputation au cours de remarquables explorations en Arabie et aux Indes. Nul ne vit ce M. Philippe ; nous en reparlerons un peu plus loin.

Mais l’équipe est incomplète, il y a un chaînon manquant : un guide qui mènera l’expédition vers les tribus touarègues et les sites susceptibles de satisfaire les objectifs de tous les participants. À Tébessa, Reygasse, de Prorok et Gsell se rencontreront au moins deux fois (N.Y.T. du 27 mai 1925). Est-ce au cours de l’un de ces rendez-vous que les trois hommes se mettent d’accord pour joindre à l’équipe un guide saharien de grande valeur ? C’est bien possible. Gsell et Reygasse connaissent bien cet ancien militaire du génie : Louis Chapuis (1887-1944). Qui connaît Chapuis ?, titre un article du Bulletin du Comité de l’Afrique française de 1927 : La pénétration saharienne, qui sut provoquer tant d’héroïsme et révéla tant de gloires, dont les plus connues sont celles de Laperrine et de C. de Foucauld, enrichit sa couronne d’un fleuron nouveau, qui, pour être obscur, n’en est pas moins grand […]. Ancien adjudant des compagnies sahariennes, Chapuis est certainement aujourd’hui un des rares Européens qui puissent prétendre connaître le Sahara. Saharien passionné d’archéologie, Chapuis a relevé la position tout à fait correcte de quelques douzaines de sites, qu’il décrit bien souvent dans ses carnets de croquis. Infatigable travailleur du désert, il n’hésita pas à faire quelques fouilles sur certains de ces sites. Reygasse le parraine en mai 1922 pour entrer dans la noble Société préhistorique française. Chapuis, Directeur des constructions de bordjs et routes transsahariennes, y est nommé à vie dans la séance de mars 1928.

Avec Chapuis, l’équipe est maintenant dotée de tous les moyens et de toutes les compétences pour réaliser une brillante et fructueuse expédition, et c’est très probablement le même Chapuis qui sera à l’origine du succès qui couronnera la Franco-American Logan-Saharan Expedition en amenant de Prorok sur le lieu de la découverte.

 

Aspect général du monument d’Abalessa, montrant le mur d’enceinte régulier. La situation du monument, l’épaisseur du mur, tout semble indiquer nettement un point fortifié

L’ambition cachée de M. le comte de Prorok

Guidés par Chapuis, et unis sous la bannière de la Franco-American Logan-Saharan Expedition, les membres de l’expédition ne parviendront pas, malgré tout, à dissimuler les conséquences d’une organisation « multicéphale », où chacun va poursuivre ses propres objectifs. Reygasse et Pond effectueront leurs recherches pour le futur Musée du Bardo et le Musée Logan du Beloit College. Plus tard, partant d’In Salah, ils poursuivront seuls et à dos de chameau (comme prévu au départ) leur investigation, laissant le reste de l’expédition remonter vers le nord avec leur précieux butin, mais non sans péripéties comme nous le verrons par la suite ! Quant à de Prorok, lui, il prévoit de faire de l’alpinisme, escalader les sommets du Hoggar ! Du moins c’est ce qu’il déclare dans le N.Y.T. du 13 octobre 1925 : effectuer la première tentative de vaincre le mont Ilaman, un sommet de 12 000 pieds. Quelques jours auparavant, le même journal assurait que de Prorok avait engagé un alpiniste suisse pour l’accompagner en raison des ascensions prévues. On ne vit jamais l’alpiniste suisse, et l’on saura plus tard que de Prorok n’avait jamais eu l’intention de faire de l’escalade dans le Hoggar. Ce n’était pas son objectif, mais la réalité était inavouable au départ, et, chez de Prorok, la réalité n’a pas toujours le même visage.

Dans Mysterious Sahara (1929), il nous donne une version très romantique de ce qui aurait été à l’origine de ses intentions. C’est au cours d’un voyage en Algérie qu’il aurait recueilli un précieux témoignage : C’est grâce à cette histoire que j’ai fait ce qui est considéré comme étant l’une des plus grandes découvertes archéologiques dans l’histoire du Sahara (9). Rien de moins !

En 1, sur le plan, la salle et les dalles

du tombeau supposé de Tin-Hinan

Dans In Quest of lost Worlds, publié en 1935, de Prorok livre probablement la bonne version des faits : Plus tard, Gsell, avec son air de Socrate, ses cheveux couleur sable tournant au blanc et ses petits yeux étroits fixés sur moi ou sur sa pipe, commença à me parler de ses idées et de ses recherches. […] Un mot par hasard, assez musical, me fit redresser soudain : « Il y a Antinéa, Tin-Hinan par exemple », dit-il. Tin-Hinan, à ce moment là, ne me disait absolument rien. Je posai la question : qui était-elle et où était-elle ? J’appris alors qu’elle était la grand-mère de tous les Touaregs, leur reine légendaire, et qu’elle était inhumée quelque part dans le Hoggar. Une tribu guerrière, parmi les dernières à faire allégeance aux Français, en gardait le secret. […] Quelques minutes après, nous étions tous les deux debout en train d’étudier une carte et la tactique à employer. C’est alors que Gsell me conseilla de me mettre en rapport avec le professeur Reygasse, contrôleur de la commune mixte de Tébessa, et autorité reconnue en matière de civilisations préhistoriques en Afrique du Nord » (10).

En définitive, nous pouvons donc être certains que, dés le départ, de Prorok savait où se diriger : vers le lieu mythique indiqué par Gsell lors de leur rencontre à Tébessa, et dont Chapuis connaissait la position.

De Prorok informa-t-il Reygasse de ses véritables intentions ? Rien ne le prouve, rien ne prouve le contraire, mais nous serions tenté de croire qu’il n’en fut rien. Reygasse est un haut fonctionnaire de la République ; lui révéler avant le départ que l’objectif réel de sa mission consistait à affronter éventuellement la fureur des Touaregs, rallumer la guerre en recherchant et en fouillant le site funéraire de leur reine mythique, c’était courir le risque de se voir interdire l’expédition par les autorités civiles et militaires françaises : En apparence, notre voyage au Hoggar était pour découvrir des sites préhistoriques et pour étudier les origines des Touaregs. Moins on parlera de Tin-Hinan ou d’Antinéa à Reygasse, mieux cela vaudra (10) !

D’après de Prorok, les derniers mots de Gsell auraient été les suivants : En route jeune homme – me dit l’Académicien. Trouve le tombeau de Tin-Hinan pour moi, et je ferai un rapport sur toi à l’Institut. Nous ajouterons ensemble un nouveau chapitre à l’histoire du Sahara, mais attention lorsque tu seras chez les Touaregs ». Ainsi, le 15 octobre 1925, à Constantine, les véhicules et leurs occupants de la Franco-American Logan-Saharan Expedition prennent le départ.

 

E.-F Gautier et M. Reygasse notent ceci : Le squelette de Tin-Hinan a été trouvé sur les débris effondrés d’un lit de parade en cuir et bois, dans une posture repliée. Ce sont là des circonstances, comme l’habitus général du tombeau et le mobilier funéraire, incompatibles avec une sépulture musulmane. Le rite d’ensevelissement est sûrement préislamique (5).

Le trésor ne comprend que des attributs essentiellement féminins (aucune arme, alors qu’on a trouvé des pointes de flèche en fer) : 7 bracelets d’or au poignet gauche, 8 d’agent au poignet droit ; des colliers en coraline, parfois agrémentés de grains en or ou de pierres taillées. On remarquera, en bas et à droite de la vitrine du musée du Bardo, la statuette-fétiche de style aurignacien.

 

Une expédition qui ne passe pas inaperçue !

Tout au long de leur périple, l’attitude des membres de l’expédition suscitera interrogations et perplexité, révélées dans les différents rapports des autorités militaires chez qui ils font étape.

Notons par exemple cette anecdote significative : début novembre, le chef de bataillon Belandou répond au Gouverneur général qui lui a demandé de vérifier discrètement si, comme certains renseignements paraissent l’indiquer, un certain John Philby, sujet britannique et ancien agent du major Lawrence, ne se trouvait pas parmi les membres de la mission […]. M. Reygasse parlait bien d’un M. Philippe [le M. Philippe dont nous parlions précédemment], je ne l’ai pas vu et je suppose qu’il n’est pas venu, M. de Prorok m’ayant dit incidemment que un ou deux savants avaient fait défaut au dernier moment (1). John Philby est le père de Kim Philby, l’espion le plus célèbre de l’après Seconde Guerre mondiale : les Philby, espions et agents doubles de père en fils. Pour notre récit, et pour comprendre les soucis du Gouverneur général, notons que John Philby passe pour être l’instigateur de la mainmise américaine sur les richesses pétrolières du jeune royaume de l’Arabie au détriment de l’Angleterre. Le Gouverneur général s’inquiétait de sa présence éventuelle, le voilà rassuré. Néanmoins, nous verrons par la suite que les autorités militaires auront l’occasion de soupçonner, vraisembla­blement à tort, les Américains de s’intéresser à ce qui pourrait se cacher sous le sable du désert, outre les trésors archéologiques : le déjà célèbre et indispensable or noir.

Avant d’arriver sur les lieux de la découverte, les trois véhicules Renault et leurs passagers arrivent à Ouargla le 17 octobre 1925. Le chef de bataillon Belandou leur réserve le meilleur accueil, ce qui ne l’empêche pas de remarquer qu’un accord parfait ne semblait pas régner entre les membres de la mission, et que l’autorité de M. Reygasse n’était pas indiscutée. Tout le monde dans cette mission paraissait un peu agir à sa guise et, si une personnalité se dégageait au dessus des autres, il semblait que ce fût celle de M. de Prorok. J’eus bientôt l’explication de ce fait en apprenant, incidemment, que, si M. Reygasse était officiellement le chef de la mission, M. de Provok, lui, tenait les cordons de la bourse. […] Si je note cette impression, c’est que les frottements que j’avais devinés à Ouargla furent, par la suite, constatés à In-Salah et Tamanrasset. La situation, du reste, n’était guère plus nette pour M. de Prorok, puisque, s’il était le grand argentier de la mission, il n’en n’était pas officiellement le chef. De sorte qu’en définitive, ni par M. Reygasse, ni par M. de Prorok, la mission n’était en réalité dirigée (1).

Deux jours plus tard, la mission reprend la direction du sud, est à In Salah le 24 octobre et, enfin, le 31, les trois voitures Renault arrivent à Tamanrasset. Les membres de la mission sont accueillis au bordj Laperrine par le commandant du Groupe mobile du Hoggar, le lieutenant de Beaumont. Par ailleurs comte et de fort bonne éducation, celui-ci note dans son rapport : le sans-gêne des Américains de la mission et l’indiscrétion de M.M. Tyrell et Denny, pénétrant de nuit dans la chambre de M. Reygasse en l’absence de ce dernier, y rester une heure à chercher je ne sais quoi (1).

Si le comportement des Américains déçoit notre lieutenant, certains de leurs propos vont attirer son attention : C’est à un de ces repas que, dans une conversation tenue en anglais entre M. Tyrell et et M. Denny, bien que j’ignore l’anglais, le mot « pétrole » me frappa. Je demandai en plaisantant à M. de Prorok s’il comptait en trouver au Hoggar ; il me répondit très sérieusement qu’il en existait probablement à Tijalguimine. M. Tyrell ajouta que si un sondage donnait des résultats, une société serait montée en 24 heures au reçu d’un simple télégramme (1). Le chef de bataillon Belandou n’attachera pas une grande importance à cette conversation : Le lieutenant de Beaumont a eu tort […] La mission ne s’est pas occupée de pétrole, elle n’est pas sortie des pistes. Elle n’avait ni le temps ni les moyens de faire une prospection quelconque. Le lieutenant de Beaumont a-t-il été abusé au cours d’une simple conversation de popote ? Les mauvaises langues ont raconté que Tyrrell aurait été trompé par du sable imprégné de pétrole provenant tout simplement de quelques bidons qu’un convoi précédent transportait, et qui avaient coulé à cet endroit. L’or noir pouvait à cette époque donner la fièvre et emballer l’imagination…

Pendant quelques jours, en attendant les vivres, l’essence et l’huile pour les véhicules indispensables pour reprendre la direction du sud, les membres de la mission s’acquittent de leurs tâches respectives, tel que le rapporte de Beaumont : M. Reygasse s’installait dans le camp de l’amenokal avec M. Barth et M. Belaïd. M. Pond et M. Denny restaient provisoirement avec eux ainsi que moi-même. Les autres s’en furent à l’Hadrian [célèbre brèche géologique à proximité de Tamanrasset] conduits par M. Chapuis à une tombe qu’il avait jadis relevée, ce qui n’empêcha pas M. de Prorok, grâce aux journaux de M. Denny, de s’en assurer la découverte (1). La mission reste totalement silencieuse sur le résultat de ces premières fouilles !

Enfin, le 7 novembre, de Prorok et Chapuis décident de se rendre à Abalessa, lieu de la sépulture de Tin-Hinan. Fort opportunément, monsieur l’administrateur de la commune mixte de Tébessa, Maurice Reygasse, ne sera pas du voyage. Dans son rapport de fin de mission, non daté, mais dont il précise les conditions dans lequel il est écrit : rapidement au milieu des caisses de notre caravane sur le point du départ, on peut lire : Je dus rester dans le campement des Touaregs Kel R’ela afin de faire des observations ethnographiques, pendant que M. de Prorok et M. Chapuis allaient à Abalessa fouiller la tombe de Tin-Hinan, sur laquelle M. Chapuis avait déjà fait un sondage en 1921 (1).

Tin-Hinan et la découverte de sa sépulture

Fouiller la tombe de Tin-Hinan l’ancêtre vénérée des Touaregs, l’ancêtre maternelle des tribus nobles ! Héritage culturel transmis de génération en génération par la seule tradition orale, élément majeur du patrimoine touareg, Tin-Hinan, appelée par les Touaregs « notre mère à tous » est chantée lors des veillées comme étant une femme irrésistiblement belle, grande, au visage sans défauts, au teint clair, aux yeux immenses et ardents, au nez fin, l’ensemble évoquant à la fois beauté et autorité .

Tous ceux qui ont vécu longtemps au Sahara, côtoyé les Touaregs, écouté leurs chants, contes et légendes, ont entendu parler de Tin-Hinan et de sa fidèle servante Takamat, que les Kel Ahaggar s’accordent à dire qu’elles étaient toutes deux Berbères et musulmanes. Mais il y a plusieurs versions de la légende. C’est tout naturellement que nous retiendrons celle recueillie par le capitaine Léon Lehuraux, futur commandant et chef du Service central des Affaires indigènes (et l’un des fondateurs de notre association !), version qu’il rapporte dans son livre Sur les pistes du désert (11) : Tin-Hinan est, chez les Touaregs, un personnage historique, puisqu’elle est considérée comme l’ancêtre maternelle de toutes les tribus nobles. À la vérité, son origine est assez obscure. La légende lui donne le Tafilalet pour lieu de naissance, mais ne dit pas à la suite de quelles circonstances elle fut amenée à quitter son pays pour venir s’installer au cœur du désert. On peut combler cette lacune en supposant que, sous la pression des invasions et des guerres, elle vint demander au Sahara la paix et la tranquillité. Du voyage de l’ancêtre, le folklore touareg a cependant gardé ce souvenir : lorsque l’illustre Tin-Hinan vint du Tafilalet au Hoggar, accompagnée de sa fidèle servante Takamat et d’un certain nombre d’esclaves, elle était montée sur une superbe chamelle blanche et avait emporté du pays des Berabers de nombreuses charges de dattes et de mil. Mais la route jusqu’au Hoggar était longue ; les jours succédaient aux jours sans faire apparaître le terme du voyage. Les vivres commençaient à s’épuiser et, bientôt, la faim devint si pressante que la caravane fut menacée dans son existence. Heureusement, un jour, ayant aperçu sur le sol une infinité de petits monticules formés par des fourmilières, Takamat fit accroupir son méhari, puis, aidée des esclaves noirs, s’empressa de ramasser le grain péniblement emmagasiné par les fourmis et alla offrir sa récolte à sa maîtresse qui, ainsi qu’il sied à une femme de haut rang, n’avait pas quitté sa selle. Cette nouvelle manne du désert permit à la petite troupe de continuer sa route et d’arriver saine et sauve au Hoggar. Et l’on dit que pour célébrer le souvenir de cet incident, les imrads Dag Rali et Kel Ahnet, descendants de Takamat, paient, tous les ans, la « tioussé » (impôt) aux Touaregs de race noble, fils de Tin-Hinan ».

Abalessa est situé à 80 kilomètres à l’ouest de Tamanrasset. C’est là que Tin-Hinan et sa servante Takamat se seraient enfin installées à l’issue de leur long voyage, et y auraient assuré leur descendance touarègue. Dominant l’oasis de quelques dizaines de mètres, une petite colline est couronnée d’un monument. D’après la légende, ce monument abrite la sépulture de Tin-Hinan. En ce mois de novembre 1925, Chapuis et de Prorok exhumeront de cette sépulture un squelette et un trésor !

De Prorok fait un récit de la découverte dans Mysterious Sahara (9). Malgré quelques invraisemblances, c’est avant tout un récit au service de sa renommée d’archéologue et d’aventurier (ou d’aventurier-archéologue), parfois entaché de détails rocambolesques ou d’affabulations. Quant à Reygasse et Pond, ils ont une vision différente des conditions dans lesquelles les fouilles ont été effectuées. Reygasse note dans son rapport : Arrivé à Abalessa, où la fouille était pour ainsi dire terminée, j’ai pu constater que le travail avait été conduit avec la méthode la plus scientifique, avec le zèle le plus éclairé, par M.M. de Prorok et Chapuis ». Pond arrive lui aussi après la découverte, mais il ne partage pas l’enthousiasme de Reygasse :  J’étais le seul membre de l’expédition à avoir fait des études d’archéologie [ce qui est vrai]. Le comte et Reygasse avaient passé beaucoup de temps à constituer des collections, et, comme beaucoup d’amateurs inexpérimentés, leur intérêt était seulement de trouver des objets. Ils n’avaient jamais appris l’importance de décrire et faire des croquis de la position de chacun d’eux » (15).

 

Les dalles protégeant la sépulture de Tin-Hinan

         Pour sa part, le chef de bataillon Belandou, pourtant l’autorité supérieure par excellence, étant le commandant du Territoire des Oasis, – et ainsi responsable de la sécurité, de l’approvisionnement, et devant veiller au bon déroulement de la mission dans le respect des objectifs convenus et des autorisations accordées – fait un rapport étonnant dont nous reproduisons ici un passage très instructif : La nouvelle que le tombeau de Tin-Hinan avait été fouillé a été pour moi une véritable surprise, et je dois le dire, une surprise désagréable. Ma première préoccupation a été de savoir, non pas quelle était l’importance du trésor découvert, mais bien quelle répercussion ces fouilles pouvaient avoir eu sur les populations du Hoggar. Des divers renseignements que j’ai recueillis, comme aussi du rapport ci-joint du lieutenant de Beaumont, il résulte qu’aucun incident ne s’est produit et que l’impression sur les Touaregs n’a pas été aussi grande qu’on aurait pu le craindre. À la vérité, s’il n’y a pas eu d’incidents, c’est peut-être que la mission a opéré très rapidement, comme par surprise, et qu’elle n’a guère eu autour d’elle, pendant ses travaux que quelques nègres embauchés comme terrassiers, et d’ailleurs éloignés dés que des objets et surtout le squelette ont été mis au jour.

Cela suffit-il à expliquer la passivité des Touaregs ? Notons la perplexité de M. Hachid : C’est ce que je disais ne pas comprendre dans mon livre sur les premiers Berbères [Les Premiers Berbères. Entre Méditerranée, Tassili et Nil , Ina-Yas. Édisud 2000]. On voit une photo prise par Reygasse où l’amenokal Akhamouk et une brochette d’amghar nobles posent au pied de la colline et de l’édifice. J’ai montré la photo à des vieux d’Abalessa et leur ai posé la question (j’ai leurs noms bien sûr). La réponse est venue très vite : d’abord, dés l’apparition du premier bijou, personne n’a pu s’approcher des fouilles, sauf des manœuvres, des esclaves, ensuite, si les Touaregs s’y étaient opposés, on pouvait craindre la réaction et les représailles des militaires français. Qu’en penser ? Est-ce vrai ou pas ? […] J’y pense beaucoup et ne manque pas de poser la question chaque fois que possible car la dernière fois, j’ai senti une pointe de nervosité chez mes interlocuteurs. Il faut se mettre à leur place : le sujet est très délicat, et l’on ignore exactement ce qui s’est passé avec les premiers fouilleurs arrivés sur les lieux [de Prorok et Chapuis, seuls Européens]. Que s’est-il donc passé exactement lors de cette première fouille alors que c’est le squelette même de l’ancêtre qui a été déterré et emporté ? […] On a du mal à croire que les Touaregs soient restés passifs à ce point ».

Belandou avance une autre explication : Je ne sais si les auditeurs de M. Chapuis ont été dupes de son pieux mensonge et s’ils ont admis que la tombe fouillée était celle de Takamat, la première imrad, et non celle de la noble Tin-Hinan. Mais je reste convaincu – et le rapport du lieutenant de Beaumont le confirme – que les Touaregs ne sont nullement satisfaits de voir leurs tombeaux profanés et les restes de leurs ancêtres emportés au loin. Le tombeau de Tin-Hinan était connu, catalogué depuis très longtemps. Motylinski et E.F. Gautier en parlent dans leurs ouvrages ; tous les sahariens, tous les Touaregs le connaissent et M. Chapuis,, ex-adjudant de la Compagnie saharienne du Tidikelt, le connaissait mieux que personne. M. de Prorok n’a donc eu, en aucune façon, le mérite de le découvrir, ainsi que quelques journaux l’ont prétendu. S’il a eu un mérite, c’est uniquement celui d’avoir placé la curiosité scientifique au dessus des scrupules qui auraient arrêtés ceux qui, comme nous, mettent au premier rang de leurs préoccupations le respect des croyances et des traditions de nos indigènes […]. J’ai dit déjà dans ce rapport, que le programme de la mission Reygasse (études ethnographiques et préhistoriques) était très général et que RIEN ne faisait prévoir que ce programme dût comporter des fouilles dans les tombeaux du Hoggar » (1).

Ce n’était pas au programme, mais le trésor d’Abalessa est maintenant chargé sur les véhicules de M. de Prorok, emportant à Alger le produit des fouilles qu’il devait vous remettre [au Gouverneur général à Alger], note toujours le même Belandou. «devait vous remettre » ! Mais où est donc alors passé le Trésor ?

 

L’aménokal Akhamouk, accompagné de nobles Touaregs, venu assister aux fouilles du monument de Takamat (en arrière plan sur la droite), la suivante célèbre de Tin-Himan.

M. Reygasse signale que Au cours de mes diverses fouilles en pays touareg, en particulier dans les sépultures de Tin-Hinan et de Takamat, les deux personnages les plus célèbres du folklore du Hoggar, je n’ai jamais éprouvé la moindre difficulté. J’ai toujours employé des Noirs pour ces travaux, les Touaregs craignent en effet la vengeance possible des morts découverts dans les sépultures. J’avais très souvent, au cours de mes missions, la visite de l’aménokal du Hoggar, accompagné des principaux nobles de la région qui me procuraient la main-d’œuvre nécessaire. La photo est une preuve indubitable de cette aimable collaboration. Après mes fouilles du monument de Tin-Hinan, les chefs les plus influents venaient très souvent à ces travaux… (16).

En réalité, de Prorok admettra qu’il reçut à différentes occasions la visite inquiète de Touaregs et qu’il fallut toute la diplomatie de Chapuis pour apaiser un éventuel conflit.

Un retour précipité

M.M. Reygasse et Pond s’en s’ont allés à chameau, comme prévu. Poursuivant leurs études ethnographiques et archéologiques, ils remonteront vers le nord par les pistes du Tidikelt, du Gourara, du Touat et du Grand erg… Laissons-les à leur entreprise, mais Pond ne ramènera pas un souvenir impérissable de ces quelques mois où il a côtoyé Reygasse : Le seul avantage pour l’expédition, c’était les médailles qu’il portait et qui lui ouvraient les portes des postes militaires (15). Il sera plus indulgent envers de Prorok, son jeune compatriote. Malgré quelques imprévoyances coupables, il lui reconnaît une certaine classe et un dynamisme résistant à toute épreuve. Cependant, Pond lui reprochera toujours d’avoir exagéré l’importance du trésor d’Abalessa,dont il s’attribue sans vergogne la découverte.

Celui-ci arrive à Ouargla le 29 novembre avec une voiture chargée du trésor d’Abalessa ; il est accompagné de Chapuis et Tyrell. L’étape est de courte durée. Les deux autres véhicules et les membres restants de l’expédition suivent à une demi-journée. Les mécaniciens exténués n’arrêtent même pas leurs moteurs ; ils ne tiennent pas à laisser filer de Prorok, qui leur doit de l’argent !

Monsieur le Comte a-t-il eu le temps de payer ses dettes ? Ce n’est pas certain, car son retour parait tellement précipité que le chef de bataillon Belandou confie ses interrogations et son dépit au Gouverneur général : J’ignore si M. de Prorok s’est présenté comme prévu au Palais d’été le 3 décembre. Je sais seulement […] que M. de Prorok a emporté en France, peut-être en Amérique, tout ou partie du mobilier archéologique d’Abalessa. De cela, M. de Prorok est inexcusable, car il savait parfaitement que tout ce mobilier devait vous être remis. Est-ce à dire que M. de Prorok soit vraiment, ainsi que quelques journaux l’ont laissé entendre, un personnage peu recommandable, presque un escroc ? En toute sincérité, j’ai de la peine à le croire. Je pense plutôt que M. de Prorok a voulu tirer de ses trouvailles le maximum de profit, et qu’en bon Américain, il a voulu en avoir pour ses dollars (1).

Il est certain que le jeune Américain a voulu profiter au maximum de « sa » découverte. Sur le plan financier, certainement, mais ce n’était pas suffisant. Il lui importait aussi et surtout de présenter « son » trésor à Paris sans passer par Alger car le « trésor » pouvait très bien ne pas en repartir. Paris lui paraissait certainement la meilleure solution pour que la communauté scien­tifique lui accorde reconnaissance et gratitude à la plus grande satisfaction de son ego. Il s’ensuit un imbroglio invraisemblable, alimenté par les déclara­tions « sensationnelles » de Prorok, reprises par la presse de l’époque, avide de scoops. L’administration française entretint aussi la confusion : Alger d’un côté, Paris de l’autre, intriguèrent pour que le squelette de Tin-Hinan et son trésor restent à Paris au Musée du Louvre ou regagne le Musée du Bardo à Alger.

 

Détails des murs du monument d’Abalessa, formé de pierres sèches, dont Reygasse dit ceci : Certaines de ces pierres, basaltoïdes, donnaient l’impression d’avoir été taillées. Il en est de très volumineuses, que les Touaregs actuels n’auraient pu transporter au sommet de la colline. Rien d’analogue n’existe au Hoggar, et l’aspect seul de l’extérieur de ce monument est suffisant pour établir que nous sommes en présence de l’œuvre de populations étrangères » (16).

En haut : vue des salles 5, 6,7. En bas : vues de 6 et 5 à partir de l’entrée de 7.

 

Le trouble et l’indignation des uns et des autres atteignent leur paroxysme lorsque la nouvelle se propage : monsieur de Prorok a regagné l’Amérique en emportant avec lui une partie du trésor. Revenant du Sahara mystérieux avec l’aura de l’explorateur-archéologue, il comptait bien faire sensation outre-Atlantique en y organisant quelques conférences rentables, au cours desquelles il ne manquerait pas d’exposer quelques pièces du trésor. Mais lesquelles ? Le sujet mérite quelque attention. De Prorok nous assure que, la veille de son départ pour les États-Unis, Gsell, agissant pour le ministère de l’Instruction publique, l’aurait autorisé à emporter avec lui tout objet susceptible de démontrer l’importance de la découverte, et « d’animer » ses conférences. Quand de Prorok débarqua du Léviathan, le 21 décembre 1925, on lui prêta quelques propos, certes maladroits, mais bien dans le style de ce personnage mégalomane. Il laisse croire qu’il a dans ses bagages le squelette de l’ancêtre des tribus nobles des Touaregs ! Ainsi prit naissance une information souvent évoquée encore de nos jours, représentant l’Américain explorateur, exhibant le squelette de la princesse mythique, sillonnant les États-Unis, qu’il aurait baptisé pour l’occasion Ève du Sahara !

Si l’on en croit le N.Y.T. du 31 décembre 1925, le malentendu se dissipa au cours d’un entretien entre Maurice Violette, Gouverneur général et le représentant de Prorok, Fred Singer. Ce dernier assura le Gouverneur que les objets emportés par de Prorok pour des raisons pédagogiques seraient rapidement restitués au Muséum d’Alger, et que le reste du trésor, et surtout le squelette de Tin-Hinan, étaient toujours à Paris.

À la suite de ces propos rassurants, le ressentiment envers de Prorok, que lui réservaient les autorités militaires et civiles ainsi qu’un bon nombre de scientifiques de renom, s’atténua. Gsell et Reygasse, qui avaient une influence certaine dans leur milieu respectif, ne sont certainement pas étrangers à cette prompte absolution. Le premier, membre de l’Académie des Inscriptions et Belles Lettres, a orienté l’expédition vers Abalessa et son trésor ; quant au second, haut fonctionnaire de la République, c’est lui qui a reçu des autorités le permis de circuler, d’explorer et d’inventorier au Hoggar. Profil bas, Messieurs ! Aussi bien l’un que l’autre, ils ne peuvent désavouer ou condamner de Prorok. D’ailleurs, ne lit-on pas couramment que Tin-Hinan et son trésor furent découverts par de Prorok et Reygasse ! Ce dernier accordera quand même un satisfecit au discret Chapuis, qui a été pour beaucoup dans les beaux résultats obtenus par la mission (1).

La disgrâce toute relative de Prorok sera donc en définitive de courte durée. Au retour d’Abalessa, dès décembre 1925, Reygasse se fait l’écho des souhaits de l’Américain : Monsieur de Prorok part en Amérique. En de nombreuses conférences il s’efforcera de faire connaître le charme du Sahara, qui l’a déjà conquis. Son désir serait de collaborer à cette œuvre sans ambition personnelle aucune. […] Monsieur de Prorok s’engage à trouver pour cette œuvre les capitaux nécessaires pour une collaboration, après entente avec le Gouvernement. Je serai heureux, Monsieur le Ministre, si les résultats de notre mission pouvaient nous mériter votre confiance (1). De Prorok sera autorisé à poursuivre son travail de recherches archéologiques en Afrique. Cette autorisation comportera des clauses très contraignantes, voire restrictives, l’administration s’étant entourée de toutes les précautions afin d’éviter toute « exportation » d’objets archéologiques. L’Américain n’avait pas fait preuve de grandes compétences archéologiques avant son expédition dans le Hoggar, le comportement du personnage laisse dorénavant perplexe. Cependant, force est de reconnaître que le très médiatique Américain nous reste, en cette fin d’année 1925, énigmatique.

Une découverte fabuleuse

Deux évènements médiatiques précédèrent de quelques années seulement la découverte de la nécropole d’Abalessa. En 1919, le grand public se captiva pour l’Atlantide de Pierre Benoit, et découvrit ainsi le lointain Sahara, le Hoggar et ses hommes voilés. L’auteur avait-il connaissance à l’époque du mausolée d’Abalessa ? S’inspira-t-il du nom même de Tin-Hinan pour créer son héroïne, séductrice fatale, Antinéa ? Quoi qu’il en soit, après l’annonce des trésors découverts près de la « princesse » les romanesques eurent tôt fait de confondre Tin-Hinan et Antinéa. Trois ans plus tard, en 1922, le tonnerre que provoqua la découverte du fabuleux trésor de Toutankhamon tint en haleine le public pendant plusieurs années.

C’est dans ce contexte que la découverte dans une sépulture, au cœur du Hoggar, d’un trésor et du squelette de la reine Tin-Hinan, parée de bijoux d’or et d’argent, ancêtre des tribus nobles des Touaregs, fut révélée au grand public. En ce début d’année 1926, la découverte de l’expédition franco-américaine fait sensation. Pour Reygasse et de Prorok, il importe de préserver toute la magie de leur découverte. Qui a dit, et quand, que le squelette découvert était celui de Tin-Hinan ? Probablement de Prorok et Chapuis, seuls présents ! Indéniablement le squelette ne pouvait être que celui de Tin-Hinan, puisque, d’après la légende, il devait se trouver là. Ni Reygasse, ni Pond, ni les autres membres de la mission ne les contrediront, évidemment… L’occasion était trop belle pour faire correspondre la réalité à la légende, et pourquoi ; à ce moment là, mettre en doute la légende ? N’est-ce pas merveilleux, extraordinaire de donner vie, de concrétiser « matériellement » un mythe, une légende ! Reygasse et de Prorok entrent ainsi par la grande porte dans l’histoire de l’archéologie saharienne : La mission est fière de pouvoir offrir au Gouvernement le plus riche trésor archéologique jusqu’à ce jour découvert au Sahara (1). C’est en ces termes que Reygasse annonce la découverte du squelette de Tin-Hinan et de son fabuleux trésor. Bracelets en or ou en argent, perles de multiples couleurs, poinçons, anneaux, écuelles en bois, vase en terre cuite et le « squelette royal » sont dorénavant exposés au Musée national du Bardo. D’autres éléments découverts sont particulièrement importants pour la datation de l’inhumation, et, partant, de l’édifice même : une statuette féminine avec un trou de suspension, une empreinte de monnaie de l’empereur romain Constantin (306-337 ap. J C.), un vase et une lampe romaine en terre cuite, etc. Une abondante bibliographie dresse l’inventaire exhaustif du trésor d’Abalessa, le lecteur curieux pourra s’y référer (17).

Reygasse retournera à Abalessa en 1933 pour étendre ses recherches à l’ensemble de la nécropole (16). En 1956, il fait éditer un volume de 119 planches sur les collections préhistoriques du Musée du Bardo. Il décède dans les Landes en 1965 avant d’en terminer le texte, étant devenu, au terme de ses explorations, un savant érudit dont les travaux sur les sépultures préislamiques d’Afrique du Nord font autorité dans le monde entier.

L’histoire est-elle trop belle ?

La passion et le romantisme dissipés, la parole est maintenant aux hommes de science. Les uns et les autres publient le résultat de leurs recherches, études et analyses. Chacune de ces publications apporte une hypothèse différente de la précédente, une conclusion contredisant tout ou partie de tout ce qui s’est dit et écrit auparavant. Si quelques points paraissent dorénavant acquis, la sépulture et son squelette gardent leurs secrets. Controverses et polémiques ont suivi de peu la découverte.

Au premier rang des incertitudes (et des déceptions ?) se place l’identité même du personnage. Aujourd’hui, aucun historien, aucun archéologue n’affirme que le personnage exhumé par Chapuis et de Prorok est la reine mythique Tin-Hinan. Il est de bon ton d’exprimer le doute en désignant le squelette découvert à Abalessa : il est maintenant dit de Tin-Hinan ou attribué à Tin-Hinan. Et pour cause, le squelette est, pour certains, celui d’un homme ! Thèses diverses et contradictoires s’affrontent. Pond lui-même qui, rappelons-le, était le seul anthropologue de l’expédition, a confié ses doutes peu avant sa mort en 1986. Le docteur Leblanc, qui, à la demande de Reygasse, effectua la première étude anthropologique, opta pour le squelette d’une femme de race blanche. Plus tard, en 1973, Marceau Gast rappelle dans l’un de ses rapports l’intéressante conclusion d’une célèbre anthropologue, M. C. Chamla, sur le fait que si les objets découverts dans la tombe n’étaient pas spécifiquement féminins, nous aurions opté pour le sexe masculin d’après les caractères du crâne et du squelette. […] On peut donc estimer d’après ces observations que le squelette attribué à Tin-Hinan possédait un bassin peu féminin, et que celle-ci était probablement nullipare, en raison peut-être de l’infirmité dont elle était affligée (4). Quoi qu’il en soit, homme ou femme, l’unanimité semble se faire autour des nombreuses anomalies morphologiques que présente le squelette. Marceau Gast en conclut sévèrement (mais peut-être très justement) que cette reine légendaire, dont les nobles Ahaggar prétendent descendre, était hommasse, boiteuse, et se trouve suspectée de n’avoir pas eu d’enfants ! […] Alors, par quel miracle cette Tin-Hinan qui semble n’avoir jamais eu d’enfant, exalte-t-elle, treize siècles plus tard, un groupe ethnique, dynamique et ambitieux, qui s’empare du pouvoir en se réclamant de sa descendance ? (4).

M. Hachid résume ainsi la situation : Il faut reprendre l’ensemble du travail et, bien sûr, refaire toute l’analyse du squelette avec les méthodes d’aujourd’hui, et déterminer le sexe avec certitude par la génétique. Si jamais il s’agit d’un squelette masculin, alors il y a un énorme travail anthropologique et historique à faire.

Il n’y a pas que le sexe du personnage qui divise les scientifiques. Le monument au sommet de la colline d’Abalessa renferme aussi sa part de mystères. Reygasse et E.F. Gautier estimaient que la construction avait d’abord été une sorte de caravansérail. Puis, plus tard, forteresse romaine pour les uns, fortin ou kasba pouvant s’apparenter à l’architecture protohistorique pour les autres et, si tombeau parfois, il ne serait pas de toute façon le tombeau de Tin-Hinan, parce que celui-ci était situé au pied de la colline et non au sommet ! (4). Cette information, surprenante car elle contredit la tradition orale plaçant le tombeau de la reine au sommet, a été recueillie par Marceau Gast en 1970 auprès d’un des derniers aménokals de l’Ahaggar, Bey ag Akhamouk et autres témoins qui tous ignoraient l’existence de la chambre funéraire où fut découvert le squelette. Ce témoignage expliquerait-il la passivité de la population touarègue lors de la profanation de la sépulture ? Devant tant de mystères, Marceau Gast s’interrogeait ainsi en 1973 : Tin-Hinan a peut-être été un personnage éphémère et plutôt malheureux (elle souffrait semble-t-il beaucoup et serait morte vers 40-45 an,) mais elle a polarisé le souvenir et l’affectivité de tout un peuple durant des siècles. En ce sens elle a véritablement joué le rôle d’une grande reine et l’origine de son ascendance n’est pas près d’être éclaircie » (4).

Trente-quatre ans plus tard, en novembre 2007, au Colloque de Préhistoire maghrébine de Tamanrasset, les adeptes de deux écoles opposées s’affrontent. D’un côté, les « gardiens du temple » tentent de préserver le mythe au détriment de la dérangeante réalité scientifique. De l’autre, les infatigables et tenaces chercheurs de la réalité archéologique et historique. À la tête de ces derniers, notre amie Malika Hachid qui plaide pour la reprise des fouilles, l’étude du squelette, en envisageant une reconstitution faciale et des analyses ADN. Sur place elle a récemment trouvé des indices troublants qui avaient échappé jusqu’à maintenant aux observateurs : Notamment des inscriptions libyques associées à un dromadaire qui permettent de dater l’apparition de cet animal au Sahara central, et ce, grâce à la datation de l’édifice. Jean-Loïc Le Quellec confirme juste après dans un article cet élément archéologique par une découverte identique faite cette fois-ci sur les documents photos de [Félix] Dubois, plus exactement une pierre située à la base du mur d’enceinte portant, elle aussi, des inscriptions libyques.

Jean-Loïc Le Quellec, lui aussi membre de La Rahla, spécialiste de la préhistoire et des arts rupestres de l’Afrique, diplômé de l’École pratique des hautes études, directeur de recherches au CNRS, s’est intéressé aux archives de Félix Dubois (1862-1945). Écrivain et journaliste, Dubois visita le site d’Abalessa en 1907, et en prit une série de photographies, restées inédites à ce jour, qui montrent l’état du monument avant les fouilles de la mission Reygasse-de Prorok, et un bloc gravé qui mériterait une lecture in situ.

En novembre 2009, une lourde expédition franco-algérienne, dirigée par M. Hachid et J .L. Le Quellec a pris son départ. Le projet franco-algérien de datations directes et indirectes de l’art rupestre saharien (Tassili des Ajjer, Ahaggar et Atlas saharien) entre dans le cadre d’un accord gouvernemental entre l’Algérie et la France. Il fait l’objet d’une convention entre le CNRS et le CNRPAH [Centre national de recherches préhistoriques anthropologiques et historiques], explique M. Hachid. L’expédition est rentrée le 17 décembre ; une seconde expédition devait se diriger à la fin de février 2010 en Ahaggar. Hélas, de profondes divergences entre les différentes autorités scientifiques et politiques concernées ont eu raison (provisoirement ?) du projet.

Abalessa et Tin-Hinan : derniers événements

Cet article a été achevé fin février 2010. En Algérie, Abalessa et Tin-Hinan sont toujours d’actualité. Nous publions ci-après des extraits de quotidiens algériens révélateurs.

La Tribune du 3 janvier 2010

(L’Assekrem : le paradis minéral – Abderrahmane Semmar)

Pendant que la polémique enfle dans le milieu restreint des archéologues, le tombeau de Tin-Hinan tombe en désuétude et se retrouve livré à lui-même et aux affres du temps. Si incroyable que cela puisse paraître, ce haut lieu de l’histoire et de la mémoire de notre pays, et nous l’avons constaté de visu lors de notre visite, n’est même pas surveillé comme il se doit. Un seul gardien veille sur les lieux, dont les façades construites en pierres s’effondrent de jour en jour, faute de travaux de restauration et de réhabilitation. Par ailleurs, une simple clôture protège ce site des pillards qui sont, de l’aveu même des habitants des environs, de plus en plus nombreux. […] Le déclin est tel que même les circuits touristiques mis en place par les tour-opérateurs préfèrent éviter ce lieu devenu un insignifiant site historique ! Qui l’aurait cru ? Et même ceux et celles qui s’y rendent par curiosité ne trouvent même pas un guide pour leur donner la moindre information sur ce monument célèbre dans le monde entier. […] Seul un gosse, âgé à peine de 11 à 12 ans, faisant à longueur de journée le pied de grue au bord de la route mitoyenne au site, montre le chemin à des touristes étrangers désireux de connaître cette Tin-Hinan reniée visiblement par son pays, l’Algérie […]. C’est vraiment grâce à cet enfant que ce site n’est pas tombé dans l’oubli, reconnaissent les vieux de l’oasis d’Abalessa.

Malika Hachid nous livre une vision moins alarmiste : S’il y a des éléments justes dans cet article, il y en a aussi de complètement faux. La vérité est à mi-chemin. Le Parc a fait des travaux pour nettoyer le site, faire un accès piéton et construire une salle d’exposition à l’entrée du site, dans laquelle on peut voir des documents sur le squelette, son histoire, le mobilier etc. Il y a un gardien permanent (jour et nuit) censé conduire et accompagner obligatoirement les touristes sur le site même. Mais, effectivement, des opérations de restauration seraient les bienvenues…

La dépêche de Kabylie du 30 décembre 2009

Après avoir été organisée trois fois par l’association « les Amis de l’Ahaggar » en 2006, 2007 et 2008 puis une quatrième fois par l’Office du Parc national de l’Ahaggar (OPNA) en février 2009, le festival Tin-Hinan vient d’être institutionnalisé par le ministère de la Culture sous la dénomination « Festival culturel et international d’Abalessa pour les arts de l’Ahaggar ». La première édition aura lieu du 16 au 20 février 2010, à Tamanrasset et Abalessa, où une reconstitution d’un village nomade sera faite ».

Liberté Algérie du 13 janvier 2010

Sous le haut patronage de madame la Ministre de la Culture, Khalida Toumi, et du wali de Tamanrasset, la première édition du Festival culturel international Abalessa – Tin-Hinan pour les arts de l’Ahaggar, lance à partir du 16 janvier le concours national d’écritures « Contes et Légendes » du patrimoine culturel saharien. Les concurrents doivent transcrire un récit, un conte ou une légende de la tradition orale populaire saharienne en tamazight, arabe ou français ».

Ces deux derniers articles laissent espérer que les autorités algérien­nes ont pris très récem­ment les dispositions destinées, non seulement à sauvegarder le site d’Abalessa, mais égale­ment, semble-t-il, à pérenniser la légende de Tin-Hinan, le mythe fondateur qui structure toute la société touarègue. Décision éminemment « politique », ou initiative mettant à profit la légende à des fins culturelles ou touristiques ? Les deux conclut M. Hachid, en ajoutant que le très intéressant festival 2010 à Abalessa et Tamanrasset fut une rencontre magnifique entre pays africains riverains et Touaregs. L’article d’Amine Idjer concernant la clôture du premier Festival culturel international d’Abalessa, dans le quotidien algérien Liberté du 22 février 2010, ne lui donne pas tort en concluant : L’espace de cinq jours, Tin-Hinan, reine de l’Ahaggar et mère de tous les hommes bleus, était là. Présente, on la sentait parmi nous. Protectrice, aimante. C’est ce qu’on dit d’elle. On était tous ses enfants !

Alors, laisser vivre la légende, ou l’implacable réalité scientifique condamnera-t-elle un jour le mythe de Tin-Hinan, que nous a légué la mission Reygasse – de Prorok – Pond, et… Louis Chapuis ?

Bibliographie sommaire

(1) – Les archives de La Rahla détiennent un certain nombre de lettres ou de rapports rédigés par M. Reygasse lui-même et par les autorités militaires de l’époque, qui ont assuré l’accueil, la sécurité et l’approvisionnement de la mission. Il s’agit là de documents de référence du chef de bataillon Belandou, commandant militaire du Territoire des Oasis à Ouargla, du capitaine Pinon, chef de l’Annexe du Tidikelt-Hoggar à In Salah et du lieutenant de Beaumont, commandant le Groupe mobile du Hoggar à Tamanrasset. Leurs propos, témoignages incontournables, sont cités chaque fois qu’ils contribuent à apporter un éclairage sur le déroulement de la mission et de ses résultats.

(2) – Bruand d’Uzelle Théo. : Biographie de Maurice Reygasse

http://tabbourt.perso.sfr.fr/maghreb/ReygasseMaurice.doc

(3) – Camps Gabriel : Encore et toujours le monument de Tin-Hinan. Le Saharien, n° 131, 4e trimestre 1994.

(4) – Gast Marceau : Témoignages nouveaux sur Tin-Hinan, ancêtre légendaire des Touareg Ahaggar. Revue de l’Occident musulman et de la Méditerranée 1973.

(5) – Gautier E.-F. et Reygasse M. : Le Monument de Tin-Hinan. Académie des sciences coloniales, 1934.

(6) – Grebenart Danilo : La nécropole d’Abalessa et la légende de Tin-Hinan, ou la fin d’un mythe. Le Saharien, n° 119. 4e trimestre 1991.

(7) – Grebenart Danilo : Toujours à propos du monument d’Abalessa. Le Saharien, n° 127. 4e trimestre 1993.

(8) – Hachid Malika : Du nouveau sur le monument d’Abalessa. Sahara 17, 2006.

(9) – Khun de Prorok Byron: Mysterious Sahara. The Reilly & Lee, Chicago 1929.

(10) – Khun de Prorok Byron: In Quest of Lost Worlds. E.P. Dutton and Co, N.Y. 1935.

(11) – Lehuraux Léon : Sur les pistes du désert. Plon, Paris 1928.

(12) – Le Quellec Jean-Loïc : Du neuf avec de l’ancien : à propos des gravures et inscriptions du monument d’Abalessa. Sahara 19, 2008

(13) – Milburn Mark : Quelques pensées sur le monument de Tin-Hinan. Le Saharien, n° 122. 3e trimestre 1992.

(14) – Pandolfi Paul : Les Touaregs de l’Ahaggar. Kartala, 1998.

(15) – Pond Alonzo: Veiled Men, Red Tents, and Black Mountains, The Lost Tomb of Queen Tin-Hinan. The Narrative Press, 2003. Introduction de Michael Tarabulski.

(16) – Reygasse Maurice : Monuments funéraires préislamiques de l’Afrique du nord. Arts et métiers graphiques, 1950.

(17) – Bijoux et mobilier funéraires de Tin-Hinan. Abalessa. Catalogue du Musée National du Bardo à Alger. Document aimablement communiqué par Malika Hachid.

Crédit photographique :    Thierry Tillet
Contact : Thierry.Tillet@ujf-grenoble.fr

 


*  – Nota : Les numéros qui apparaissent dans le texte renvoient à la bibliographie citée en fin d’article.