Que se passe-t-il dans l’Azawad ?

Bientôt six mois après la déclaration d’indépendance de l’Azawad, ce n’est plus une hypothèse, c’est une certitude : plus les jours passent, plus la décomposition du Mali s’accentue. C’est aujourd’hui un état territorialement éclaté, en danger sur le plan de ses institutions. Bénéficiant d’une démocratie en apparence solide depuis plus de 20 ans, il n’a fallu que quelques jours pour que tout vole en éclats. Les observateurs avertis n’ont pas été surpris. Le feu couvait depuis longtemps…

Conformément à notre ligne éditoriale, il ne sera pas question ici de prendre parti. Ne vous attendez pas non plus à y trouver de l’actualité sur la région : très peu de journalistes, encore moins de journalistes indépendants, ont accès au terrain et les rebondissements sont permanents. Nous assistons impuissants à un cauchemar stratégique, humanitaire et politique qui semble conduire inéluctablement à une « somalisation » du Mali.
Cette situation déstabilise toute l’Afrique de l’Ouest, préoccupe tout le Maghreb, et inquiète l’Europe, voire tout le monde occidental. Pour les observateurs avertis, tout cela semblait prévisible depuis longtemps. Nombreux sont ceux qui ont tenté en vain d’alerter les responsables internationaux sur la montée des risques dans cette région reculée, mais aucun dirigeant ne semble en avoir pris la mesure jusqu’à aujourd’hui. Et encore… Les tergiversations et la timidité avec laquelle les uns et les autres réagissent montrent que rares sont ceux qui comprennent les enjeux ou qui prennent en compte le drame que subissent les centaines de milliers de gens pris en otage dans ce conflit.
Nous allons nous limiter à passer en revue les principaux éléments d’histoire qui ont conduit à la situation actuelle et faire le point sur les acteurs les plus présents, avec toutes les réserves qui s’imposent, n’étant nous-mêmes que des observateurs bien éloignés.

Le Mali aujourd’hui
Combien savent que ce qui peut s’apparenter à la première déclaration des Droits de l’Homme, la « charte du Mandé », est originaire de l’Empire du Mali (dont le Mali actuel tire son nom) et date de 1236, en plein Moyen Âge occidental ? Si elle n’était pas écrite, elle s’est transmise de génération en génération et a forcément profondément marqué la pensée malienne. Et c’est pourtant sur le même territoire que des djihadistes veulent imposer la charia aujourd’hui.
Le Mali contemporain, la « République du Mali », correspond à l’ancien Soudan français. Indépendant depuis le 22 septembre 1960, il est soumis à un régime véritablement démocratique depuis 1992. Il a conservé les frontières héritées de la période coloniale. Celles-ci avaient pour origine la limite des zones d’influence des différentes composantes de l’armée française, sans réelle prise en compte de la géographie ou des ethnies qui peuplaient ce territoire.
Le Mali a environ 15 millions d’habitants pour une superficie de presque deux fois celle de la France. Il a un des taux de fécondité les plus élevés au monde : 6,54 enfants par femme.
Il fait partie de la zone CFA. C’est un pays pauvre, très lourdement endetté, qui n’est pas en auto suffisance alimentaire malgré sa production importante. Son indice de développement humain le plaçait en 2009 à la 175e place sur 182. Et on peut s’attendre à ce que la situation actuelle aggrave ce classement.
Le Mali est un grand producteur d’or mais, même s’il en reste du côté de Kidal, ses réserves arrivent à leur terme. Il est aussi un grand producteur de coton et de riz, mais il ne peut pas les exporter, car le marché mondial est verrouillé par des producteurs subventionnés, ce qui a pour résultat que, par exemple, le riz américain est moins cher que le riz malien ! Restent le bétail et le fer, mais ça ne couvre pas tout. Et l’État malien escomptait sur le développement du tourisme pour faire entrer des devises : c’est raté pour l’instant. À noter que l’aide apportée à leurs familles par les expatriés maliens à travers le monde fait rentrer plus de devises que l’aide internationale…
Sur un plan plus critique, 90% des habitants, généralement d’un islam modéré, même si la doctrine wahhabite, pensée saoudienne proche du salafisme, a de nombreux adeptes. Relevons que l’animisme est encore très pratiqué, même parmi les musulmans, et que par héritage colonial, le 25 décembre est toujours un jour férié…

Les racines du problème
Comme le Soudan français naguère, le Mali contemporain souffre d’une importante disparité entre le nord et le sud, tant sur le plan géographique qu’humain.
Le sud, qui ne couvre qu’1/3 du territoire, est soudano-guinéen : c’est l’ancien « blad as-sudan », le « pays des Noirs ». Il abrite 90% de la population, essentiellement des noirs sédentaires.
Le nord correspond à un territoire de plus ou moins 800 000 km2, selon qu’on y intègre ou non le sud de la boucle du Niger. Les Touaregs appellent cette région l’Azawad (littéralement la « cuvette »). Elle est « parcourue » par des pasteurs berbères, touaregs et maures. Mais ce serait une erreur de considérer que ce sont les seuls à occuper ce territoire. En effet, si les régions de Kidal et de Tombouctou sont occupées par une population essentiellement composée de Touaregs, celle de Gao est majoritairement Songhaï. Et si les premiers sont éleveurs nomades, les autres sont cultivateurs sédentaires. Conséquence majeure : les premiers se sentent traditionnellement appartenir à une nation (« toumast », le concept qui réunit les Touaregs), les seconds sont plutôt liés à un pays, en l’occurrence le Mali…

C Mali en janvier 2013

Le Mali en janvier 2013, partitionné de fait, retrouvant des frontières « ethniques »…

Cette mosaïque de peuples et de cultures est une des caractéristiques du Mali. Les Maures, Kountas et Touaregs constituent 10 % (seulement) de la population et sont installés au nord. Le groupe le plus représenté, les Bambaras, qui sont souvent associés aux Malinkés, comptent pour 28% de la population du Mali. Ce groupe est concentré autour de la capitale Bamako. Mais voilà, il y a aussi les Soninkés (ou Sarakolés), les Dogons, les Peuls, les Sénoufos, les Bwas, les Bozos, les Bobos, les Songhaïs, les Khassonkés, les Miniankas, les Toucouleurs… D’ailleurs, la République du Mali ne reconnaît pas moins de douze langues nationales !
Alors pourquoi cette part si faible de la population du Mali, les Touaregs, pose-t-elle problème depuis si longtemps ?

Les Touaregs au Mali
Jusqu’à l’arrivée des Européens, les Touaregs occupaient une place prépondérante au Sahara et en Afrique Occidentale, aussi bien sur le plan politique qu’économique. Ils contrôlaient le commerce caravanier, ayant établi des rapports équilibrés avec les autres communautés ethniques où chacun tenait son rôle : pasteurs, cultivateurs, politiques, commerçants, nobles…
Le colonialisme, fort de ses ambitions civilisatrices a fait fi de ces relations inter-ethniques. Au contraire, il a renforcé les rivalités claniques et fait exploser les confédérations. Les Touaregs, soumis et divisés, sont restés plus ou moins à l’écart pendant une cinquantaine d’années, s’accommodant de la situation. Lorsque se sont annoncées les indépendances, ils n’ont pas vu le danger venir, tout du moins pour la plupart. En Algérie, ils ont plutôt accepté. Au Mali ils ont demandé à être détachés du pouvoir de Bamako. La jeune Mauritanie a d’ailleurs sauté sur l’occasion en suggérant que les « cercles » (unités administratives locales) soudanais lui soient rattachés ! Au Niger, les Kel Aïr, la tribu touarègue locale, est allée plus loin en écrivant directement au président de la République française : « Puisque vous quittez le pays touareg, rendez-nous notre pays tel que vous nous l’avez arraché après la défaite de Kaocen. Nous ne voulons pas que ni les Noirs ni les Arabes nous dirigent… Puisque l’indépendance s’annonce et que vous nous la donnez, alors nous aussi, les Touaregs, voulons nous diriger nous-mêmes et rassembler notre société toute entière, là où elle se trouve dans notre pays. Nous voulons que notre pays soit un seul pays ».
Au final, c’est une fin de non-recevoir de la part du dé-colonisateur, même si de nombreux témoignages ont révélé que des officiers français avaient compris cette spoliation et tenté d’en limiter les effets. En vain : les Touaregs qui ne voulaient être ni du nord, ni du sud, dépendront soit de l’un, soit de l’autre. En fait, alors que le pétrole venait de jaillir plus au nord, tout le monde lorgnait sur le Sahara et ses prometteuses richesses. Dans ce dessein, les populations autochtones ne comptaient pas : par définition, un désert est… désert ! Personne n’y habite. Donc les Touaregs, qui plus est « soumis » depuis longtemps, sans valeur marchande, sans pouvoir politique, pour leur malheur répartis sur plusieurs territoires, n’entrèrent pas en ligne de compte.
Dés les années 60 ils se rebellèrent régulièrement contre cette situation, particulièrement au Mali et au Niger. Ces soulèvements furent, au mieux, sévèrement réprimées. Au pire, elles donnèrent lieu à des massacres de populations, dans l’indifférence générale, quand ce n’était pas avec la complicité passive (ou non) de la communauté internationale.
L’épisode d’aujourd’hui n’en est-il qu’un nouvel avatar ? Deux nouveautés de taille viennent à l’encontre de cette analyse. Il y a d’abord la déclaration d’indépendance de la part des Touaregs. Il y a ensuite et surtout l’intervention active et plutôt bien coordonnée de tous les groupuscules islamistes et combattants, réfugiés depuis une quinzaine d’années dans ce territoire laissé à l’abandon depuis trop longtemps par l’État malien.

Les parties en présence
Il y a beaucoup d’acteurs. Pour faire un premier tri, distinguons les institutionnels des opposants.
Au premier rang des institutionnels, autour du Mali, on trouvent les pays frontaliers : Algérie, Niger, Burkina Faso, Guinée, Mauritanie. Ensuite, viennent les organismes internationaux : la CDEAO, l’UA, l’ONU, l’UNESCO. Enfin, semblant moins concernés de prime abord, il faut prendre en compte la présence active, même si elle n’est pas revendiquée, d’autres pays plus lointains : les USA, la France, le Qatar…
Du côté des opposants, en ordre plus ou moins dispersé, on trouve d’un côté les rebelles touaregs, MNLA en tête, et les djihadistes, qu’ils aient des visées mondiales, comme AQMI, ou plus locales, tels Ançar Dine, le MUJAO, ou même le nigérian Boko Haram…
Entrons dans le détail.

Le Mali
L’inaction dans le nord du Mali, depuis des décennies, est une des causes du conflit. Inaction ? Pas tout à fait, car à chaque rébellion touarègue (1962-1963, 1990-1995, 2006, 2007-2009…) le gouvernement malien, après avoir plus ou moins tenté d’écraser ces soulèvements dans le sang, a fini par se mettre à la table des négociations, faisant alors des concessions et des promesses qui… n’ont jamais été réellement tenues. Ou tout comme. En fait, alors que le Mali se développait et investissait pour son désenclavement, le nord est resté exclu de ces actions. Les réformes de décentralisation ont traîné. Et, surtout, la réponse militaire répressive, voire meurtrière, a trop souvent remplacé la prise en considération ou les aménagements locaux.
Par exemple, Amadou Toumani Touré (ATT), président de la République depuis 1992 (mais aux affaires depuis 1991) a fait la sourde oreille aux demandes répétées des Touaregs qui réclamaient que l’armée malienne intervienne pour lutter contre l’implantation d’AQMI à quelques encablures de Kidal. Mais l’aurait-il voulu, ATT pouvait-il répondre à cette demande ?
En fait, l’armée malienne n’a cessé de s’appauvrir depuis la chute du dictateur Moussa Traoré, en mars 1991. Les équipements d’origine soviétique n’ont été ni bien entretenus ni remplacés. Et c’est un des facteurs majeurs du déroulement des événements. Le peu qui restait de cette armée, envoyée trop tard dans le nord, a été clouée au sol lors de l’offensive de janvier 2012. Plus de la moitié des blindés et tous les hélicoptères ont été mis hors service à cette occasion. L’armée malienne a ressenti cela comme une nouvelle humiliation, une trahison et un camouflet intolérable. Perdre sur son propre territoire face à des Maliens… Elle a eu beau accuser ses adversaires de barbarie en maquillant après coup le terrain des opérations pour en faire des images terribles, il s’agissait bien d’une défaite militaire, infligée par les rebelles touaregs soutenus par des islamistes, souvent Touaregs eux aussi, les deux profitant d’un apport massif d’armes fournies par des troupes d’origine touarègue tout juste arrivées de Libye.
Ne supportant pas l’absence de réaction du pouvoir en place, le 22 mars, c’est-à-dire à 5 semaines des élections présidentielles, un officier malien, le capitaine Amadou Sango, renverse ATT. À la stupéfaction de tous : ce dernier n’était même pas candidat à sa succession… Ce coup d’État a été mené sans grandes difficultés. Pour justifier son action, le putschiste conteste l’inaction, la corruption, voire la compromission de l’équipe en place et veut en découdre au plus vite avec les occupants du nord. Une déclaration d’intention qui rencontre peu d’écho. L’armée malienne est impuissante et la communauté internationale, sous les hospices du président burkinabé, a tôt fait de faire rentrer dans le rang cette junte un peu tendre et bien isolée. Assigné à résidence, Amadou Sango n’est toutefois pas totalement écarté des affaires puisqu’il obtient le statut d’ancien chef d’État et un droit de regard sur la gestion de l’État !
Comme le veut la constitution, ATT ayant pris le large sans publicité, c’est le président de l’Assemblée nationale, Dioncounda Traoré, qui se trouve investi pour 40 jours, le temps d’organiser de nouvelles élections. Très vite, devant l’impossibilité de les mettre en place, ne serait-ce qu’à cause de la partition de fait entre le nord et le sud, son mandat est prolongé d’un an. Il est aussitôt attaqué dans son palais présidentiel et, blessé, évacué vers la France pour des examens. Mais il tarde à rentrer à Bamako, son état de santé étant plus sévère qu’envisagé au début… Il faudra attendre la fin juillet pour qu’il fasse une apparition à Bamako.
La République malienne est donc paralysée, tout comme son armée qui ne peut soutenir la comparaison avec l’équipement des troupes islamistes ou même des rebelles touaregs. À l’aube du conflit, cette armée était forte de plus de 7 000 hommes et de près de 5 000 paramilitaires (gendarmes, gardes républicains, policiers). Elle était équipée de 33 chars d’assaut, de quelques canons et obusiers, 4 avions de combat, 10 avions de transport, 4 hélicoptères d’interception et 2 de transport. Pour la plupart détruits en janvier 2012 ou inexploitables faute d’entretien.
« Nous avons les hommes. Que la communauté internationale nous donne les moyens pour passer à l’offensive », affirment pourtant plusieurs officiers. « Le moral des soldats est bon mais nous sommes sans appui aérien », concède un autre. Sur les 4 hélicoptères de combat dont disposait l’armée malienne avant le déclenchement de la crise, un seul est aujourd’hui en état de marche. Pire, une bonne partie du matériel qu’elle n’a pas abandonné dans son repli, notamment des blindés, est hors d’usage et de nombreuses commandes de rechange sont bloquées dans les ports de Lomé, Conakry ou Abidjan. Les diplomates connaisseurs du dossier assurent que si rien ne se fera sans elle, l’armée malienne est aujourd’hui incapable de livrer bataille.
Et par-dessus tout ça, la famine fait rage, les criquets pèlerins se développent, la sécheresse est intense, les approvisionnements de base ne sont plus assurés et des centaines de milliers de maliens ayant fui les zones de combat sont dans la nature : on parle de 160 000 « déplacés » au Mali même et de 180 000 dans les camps situés dans les pays riverains. Pourtant la vie semble continuer dans le sud, puisque le gouvernement de transition se préoccupait dernièrement de la rentrée scolaire et de l’organisation des examens dans le sud… et dans le nord !

Algérie
Interrogé par L’Express sur la position de l’Algérie vis-à-vis de la crise malienne, Soumeylou Boubeye Maïga, ancien ministre malien des Affaires étrangères, de la Défense et chef des services de renseignement a déclaré : « On sait l’Algérie opposée par principe à toute ‘‘ingérence extérieure’’. Mais une opération sous le label CDEAO échappe à ce grief. Dès lors qu’une action sera engagée, Alger n’aura d’autre choix que de s’y associer ». D’autant plus que l’Armée Nationale Populaire est très bien équipée et entraînée.
Si l’Algérie ne veut pas s’impliquer directement dans ce conflit, c’est qu’elle a tout à craindre d’une contagion sur son territoire. Ce qui est déjà arrivé, témoins les attentats au printemps contre les gendarmeries de Tamanrasset et de Ouargla, l’interception régulière de véhicules chargés d’armes, de munitions ou de carburant à la frontière algéro-malienne ou encore l’enlèvement le 5 avril 2012, lors de la prise de Gao, du consuld’Algérie en poste et de six des ses collaborateurs, autant d’actions revendiquées ou attribuées au MUJAO. Ce dernier a libéré trois des 7 otages, tout en annonçant avoir exécuté le consul d’Algérie (crime non confirmé à ce jour) et réclame à l’Algérie la libération d’islamistes prisonniers qu’elle détient.
Malgré ces risques, l’Algérie n’est pas totalement inactive. Rappelons d’abord que le Comité d’état-major opérationnel conjoint (CEMOC) qui associe l’Algérie, la Mauritanie, le Mali et le Niger pour « mener des opérations de localisation et de destruction des groupes terroristes » est établi à Tamanrasset. Un accord de poursuite a d’ailleurs été conclu avec le Mali et l’aviation algérienne y fait de fréquentes incursions. S’il est avéré que des entraînements se déroulent entre les forces spéciales américaines et l’armée nationale populaire d’Algérie, l’État algérien a toujours démenti la présence de bases américaines sur son sol, même dans la région de Tamanrasset, même si ces bases ne seraient que des points d’écoute. Pourtant, les témoignages de la présence de véhicules américains dans les rues de Tamanrasset sont nombreux…
Pour finir, il faut toutefois noter que l’Algérie a fait savoir qu’elle prendrait sa part de responsabilités en cas de décision conjointe d’intervention armée et que, comme elle l’a déjà fait par le passé pour le même conflit, elle accueille régulièrement des responsables des parties en présence pour initier des discussions. Y compris, récemment, une délégation française de haut niveau…

Mauritanie
La Mauritanie est un des seuls pays qui a mené avec succès la lutte contre les incursions des islamistes. Et ce n’est pas chose facile car les mauritaniens sont confrontés a l’alliance objective entre les Sahraouis et AQMI, les uns agissant, les autres finançant et offrant une base arrière.
L’armée mauritanienne, soutenue par son gouvernement, n’a pas hésité à entrer à plusieurs reprises en territoire malien pour y faire la “police” de façon musclée, se retranchant derrière un droit de poursuite. Mais, parfois, ces actions avaient une visée clairement préventive. Rappelons aussi une action commune avec des forces françaises à l’époque de la prise d’otage de Michel Germaneau, exécuté par ses ravisseurs.
La Mauritanie accueille aujourd’hui le plus grand nombre de réfugiés maliens. Elle apporte aussi, officiellement, un soutien logistique (ouverture des aéroports) à d’autres puissances étrangères, dont les USA. Et elle a choisi son camp : le MNLA a pu s’y inviter pour tenir des réunions de travail.

Niger
Confronté de temps à autres à ses propres rébellions touarègues, le Niger a alterné entre répressions (y compris sous forme de massacres importants) et souhaits d’intégration (le premier ministre du Niger est Touareg). Il est souvent victime d’incursions d’AQMI, au nord (enlèvements à Arlit, Niamey, Tegguida n’Tessoum…), et de Boko Haram, au sud. Il a d’ailleurs empêché, avec la plus extrême fermeté, le transit à travers son territoire de Touaregs fuyant la Libye et rentrant au pays avec leurs véhicules, munitions et autres équipements militaires.
Enfin, le Niger accueille de nombreux réfugiés maliens fuyant les combats. Y compris une partie de l’armée malienne, dont des officiers supérieurs, qui s’y est réfugiée après le coup d’État !

Burkina Faso
Le « pays des hommes intègres » est fidèle à son image et joue les bons offices pour désamorcer les conflits. D’abord au niveau de l’État malien, en ayant très largement contribué à ce que la junte au pouvoir rentre dans sa caserne et laisse le pouvoir aux politiques. Ensuite en essayant d’organiser des réunions entre les différentes parties et en coordonnant les volontés des différents pays souhaitant participer à une force d’intervention. Pour être plus complet sur les forces en présence, rappelons que l’ambassadeur de France au Burkina Faso est un ancien général de corps d’armée et qu’il a participé à de nombreuses campagnes tant au Tchad qu’en Côte d’Ivoire… Enfin, le Burkina Faso accueille aussi de très nombreux réfugiés.

CEDEAO
La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) est une organisation intergouvernementale ouest-africaine créée le 28 mai 1975. Quinze pays y adhèrent, mais la Mauritanie a quitté l’organisation en 2000 et le Mali en est suspendu depuis le denier coup d’État. Le président en exercice est Alassane Ouattara, président de la Côte d’Ivoire. Si la CEDEAO dispose d’une force militaire, la mission de celle-ci ne correspond pas à la nature de ce conflit.
La CEDEAO fait office d’intermédiaire entre les parties, en particulier grâce aux actions du président du Burkina Faso, Blaise Compaoré. Elle a contribué à la fin du coup d’État malien mais peine à imposer de nouvelles mesures. Elle continue à évaluer l’opportunité de la mise en place d’une force régionale d’intervention (composée d’environ 3 300 hommes), pour sécuriser la région du Nord-Mali et restaurer la paix. En l’absence d’interlocuteurs légitimes au niveau de l’État malien, elle a peiné à obtenir le soutien du Conseil de sécurité des Nations unies qui semble ne pas être convaincu par les arguments avancés. La requête officielle d’intervention ayant été enfin faite par l’État malien le dossier pourrait peut être avancer…

UA (Union africaine)
L’Union africaine privilégie la négociation et craint un enlisement. La réflexion menée se situe au niveau de la feuille de route : définir les objectifs, la méthode et le planning… En privilégiant la voie de la négociation. Si cette option échoue, alors il y aura emploi de la force. Comment, avec qui ? Ces questions sont (très) loin d’être résolues…

USA, France
Une frappe de missile sur un convoi de 4 véhicules dans l’ouest de l’Azawad, à 200 km au nord de Tombouctou, a tué sept membres d’AQMI au début de l’été. Une attaque survenue une semaine après que des appareils de reconnaissance non identifiés (avions de tourisme peints en blanc, sans identification) aient été vus dans le ciel de Tombouctou, selon le quotidien El Khaibar dans son édition du 17 juin. Toujours selon la même source, des membres des forces spéciales de pays occidentaux et des avions de transport sont basés dans la région (en fait en Mauritanie), sous la surveillance d’appareils de reconnaissance, de drones et de satellites. En vue de raids aériens ?
Selon le Washington Post, les États-Unis et la France auraient renforcé la surveillance aérienne du Sahel, en établissant leurs bases sur l’aéroport de Ouagadougou, d’où il est facile de surveiller la Mauritanie, le Niger et le Nord du Mali. Le recours aux drones, comme au Yémen et en Afghanistan, est bien sûr au programme.
Les États-Unis ne sont pas les seuls à se montrer vigilants dans la région. Craignant l’utilisation de missiles sol-air, armes tombées entre les mains d’AQMI après la chute du régime du colonel Kadhafi, la France organise des vols de reconnaissance d’ULM aux abords des aéroports de la région, avant le départ ou l’arrivée des avions d’Air France. Des forces spéciales françaises sont aussi basées en Mauritanie. Bien que ni les Etats-Unis ni la France n’envisagent d’intervenir militairement dans la région, ils sont disposés à apporter soutien logistique et renseignement aérien en cas d’opérations armées de la CEDEAO sous mandat de l’ONU.
Mais les États-Unis sont en pleine période électorale et peinent à se libérer du bourbier afghan. La France, de son côté, doit composer avec le problème des 6 otages détenus dans la région par AQMI et sa forte présence industrielle au Niger, les mines d’uranium d’Arlit étant proches des zones de combats.

MNLA
À l’origine du Mouvement national de libération de l’Azawad, il y a 2 organisations. D’un côté, le Mouvement national de l’Azawad, créé en novembre 2010, qui se définit comme « une organisation politique de l’Azawad qui défend et valorise la politique pacifique pour atteindre les objectifs légitimes pour recouvrer tous les droits historiques spoliés du peuple de l’Azawad ». De l’autre, Le Mouvement touareg du Nord-Mali (MTNM), responsable des rébellions de 2006. Les deux ont fusionné le 16 octobre 2011 pour créer le MNLA, une organisation qui est donc politique et militaire. Le but ultime : le droit à l’autodétermination de l’Azawad. Fait du destin, ils reçoivent rapidement le renfort de nombreux Touaregs engagés dans l’armée libyenne et rentrés au pays avec leurs armes…
Le MNLA se revendique laïc, tout en faisant référence à l’islam, mais refuse l’application de la charia et tient à préserver la culture et les modes de fonctionnement de la société touarègue. Il tient aussi à accueillir toutes les ethnies présentes sur le territoire de l’Azawad.
Parmi leurs objectifs, celui de faire disparaître AQMI, « un problème international », est prioritaire. Le MNLA affirme également vouloir « se démarquer catégoriquement du terrorisme, de toutes les formes d’intolérance et éradiquer les trafics mafieux et illicites, exiger la libération de tous les otages détenus sur le territoire de l’Azawad, exiger le départ définitif du territoire de toutes les organisations terroristes ainsi que la fin de toutes les prises d’otages dans la zone, intégrer tous les groupes armés isolés dans une dynamique mieux organisée et plus responsable ».
Le MNLA prend Tessalit à la mi-janvier 2012 et écrase peu après dans une embuscade les renforts de l’armée malienne appelés à la rescousse. Profitant du coup d’État à Bamako, fin mars, appuyé par les islamistes Touaregs d’Ançar Dine, le MNLA finalise la conquête de tout le territoire du nord, dont les villes de Tombouctou et de Gao, vite abandonnées par l’État malien.
Un Conseil transitoire de l’État de l’Azawad (CTEA) est créé et installé à Gao le 7 juin, constitué de 28 membres, dont une femme, Zakia Welet Halatine, ancienne ministre malienne de l’Artisanat. C’est Bilal ag Achérif, fixé au Mali depuis août 2010 après de nombreux voyages entre la région de Kidal et la Libye où il a obtenu une maîtrise en économie, qui en prend la présidence. Né dans l’Adar il y a 35 ans, il parle parfaitement l’arabe et l’anglais.
Le CTEA a un caractère politique qui se démarque des discours des uns et des autres au Mali. Par exemple, sans faire d’angélisme, il rappelle que Bamako a été « armé, financé et formé militairement » pour lutter contre le terrorisme dans le « corridor sahélo-saharien ». Si la Mauritanie et, « dans une moindre mesure », le Niger se sont engagés contre ce « fléau », le Mali et d’autres « pays du champ » ont fait « preuve d’une certaine passivité ». Analyse très politique. La mission du CTEA est « la mise en œuvre de la politique générale de l’État de l’Azawad en matière de développement, de défense, de sécurité, de politique extérieure, de l’éducation, de la cohésion sociale et de la gestion du territoire ». Mais moins de trois semaines plus tard, CTEA et MNLA sont expulsés de Gao dont ils avaient fait la capitale de l’Azawad par le MUJAO soutenu de façon à peine masquée par AQMI.
En fait, l’énergie dépensée par le MNLA à combattre l’armée malienne et à se structurer les a épuisé. Très vite Ançar Dine à l’ouest, soutenu par la branche d’AQMI commandée par Abou Zeid, et le MUJAO à l’est, soutenu par la branche d’AQMI commandée par Mokhtar Belmokhtar font comme à Kidal : ils écartent le MNLA et prennent la direction des opérations.
Forts de 3 000 hommes, ils sont victimes de leur succès : sans financement ni appui extérieur, ils se retrouvent contraints de prélever leur subsistance ou leur carburant sur les populations occupées, ce qui les rend forcément très impopulaires, quand leurs adversaires islamistes peuvent, au contraire, subvenir à leurs propres besoins et à celui des populations locales. Le MNLA se retrouve jeté hors des villes et tient le désert. Le territoire des nomades…
La fin d’une histoire au caractère « romantique »? Pour l’instant, les représentants du MNLA parcourent le monde en essayant de rallier les chancelleries à leur analyse et d’y trouver du soutien, pour eux et pour les dizaines de milliers de déplacés, laissés à l’abandon dans le désert. Sur le terrain, le MNLA affirme contrôler l’Azawad, à l’exception notoire de Kidal, Gao et Tombouctou…. On serait tenté de les croire, tant la réunion qui s’est tenue début septembre sur deux jours à Anéfis, à mi-chemin entre Kidal et Gao, de plus d’un millier de représentants des corps constitués traditionnels touaregs à l’appel d’Intalla ag Attaher, le vieil amenokal des Ifoghas a pu impressionner. Tous les notables présents ont réaffirmé leur soutien au MNLA et au CTEA, à l’indépendance de l’Azawad et au renforcement des gouvernances traditionnelles comme moyen privilégié pour commencer à structurer ce nouvel État… Tout en renforçant sa revendication de peuple musulman (discours un peu éloigné des envolées laïques des premières heures) et menant des combats acharnés pour bouter le MUJAO hors de Gao, en partenariat avec… Ançar Dine ! On parle d’une cinquantaine de morts et de blessés, parmi lesquels Iyad ag Ghaly lui-même. Décidément, tout cela est bien compliqué…

Ançar Dine
Ce mouvement (littéralement « Les défenseurs de la foi ») estparadoxal. Il est commandé par un ancien héros des rébellions touarègues, Iyad ag Ghaly, qui a grandi à Tamanrasset. Celui-ci, ayant fui une fois de plus son pays suite à une révolte avortée en 2006, part en Arabie saoudite, d’où il est expulsé en 2010 accusé d’avoir établi des liens avec Al-Qaïda. On le retrouve alors au Pakistan où il est éduqué, converti et séduit par les thèses salafistes. De retour au pays, soutenu par des Touaregs ex-militaires libyens rentré dans l’Adrar, il décide de reprendre la lutte armée. Mais pas pour libérer l’Azawad, pour imposer la charia au Mali tout entier. Avec un certain succès, puisque, après s’être mis dans le sillage du MNLA, il a pris le dessus sur eux.
Mais comment un groupuscule sorti de nulle part et fort de seulement 300 combattants a-t-il pu prendre l’ascendant ? Ançar Dine ne serait peut être que la vitrine médiatique de la branche ouest d’AQMI, commandée par le sanguinaire Abou Zeid, que l’on a vu sur place dès les premiers jours de la prise de Tombouctou… Toujours est-il qu’Ançar Dine, vainqueur sur le terrain, est très impopulaire. D’abord en luttant contre leurs “frères Touaregs”, ensuite en imposant la charia à une population au mode de vie très libéral. Plus de musique, plus de football, plus de cigarettes, plus d’alcool, interdiction de liaisons en dehors du mariage, des scènes de fouets en public, des femmes battues (répression de la marche des femmes à Kidal le 5 juin 2012)… Autant de comportements inadmissibles pour les Touaregs qui, par exemple dans la région de Kidal, soutiennent plutôt leur amenokal, Intala ag Attaher, que ce va-t’en guerre porteur d’un projet de société qui va à l’encontre d’un mode de vie ancestral. Sans compter l’interdiction d’honorer les saints, de se recueillir sur les tombes, d’ériger des statues, desmonuments. Un refus allant jusqu’à la destruction d’édifices séculaires. Et cette lutte ouverte est menée contre l’Islam soufi, à Tombouctou, la Mecque du soufisme.
Mais comme Ançar Dine confisque l’aide humanitaire et porte assistance à ceux qui suivent ses préceptes, ils ont des moyens de pression immenses face à des populations dans la détresse alimentaire la plus totale. Et le contrôle de Tombouctou leur donne un point d’appui majeur pour conquérir le reste du Mali et y imposer la charia, leur objectif final, accompagné de la réunification, des thèses qui rencontrent un certain écho auprès des instances islamistes de Bamako…

MUJAO
Le Mouvement pour l’Unicité et le Jihad en Afrique de l’Ouest s’est fait connaître très rapidement par des coups d’éclat : attentat à la voiture suicide revendiqué en plein centre de Tamanrasset (perpétré par un Arabe malien et un Sahraoui), blessant 23 gendarmes, suivi d’un autre à Ouargla, enlèvement du consul d’Algérie et de six de ses collaborateurs à Gao ou tentative de détournement de camions citernes à Tin Zaouatine.
Ce qui caractérise toutes ces actions, c’est la cible : presque toujours l’Algérie. En fait, le MUJAO serait de même nature qu’Ançar Dine : la partie visible et médiatique de la branche est d’AQMI, celle commandée par Mokhtar Belmokhtar, un ancien officier de l’armée algérienne. D’ailleurs la présence de celui-ci a été plusieurs fois signalée dans la ville de Gao conquise par le MUJAO. À noter, que le MUJAO a reçu le soutien du Croisant Rouge Qatari, dont plusieurs ambulances ont rejoint Gao quelques heures avant l’assaut final donné contre le siège du MNLA… Mais le Qatar dément tout soutien autre qu’humanitaire.

AQMI
Fondé sur les restes du GIA, le GSPC (Groupe salafiste pour la prédication et le combat) est devenu Al Qaida au Maghreb islamique après son allégeance au mouvement fondé par Oussama Ben Laden. Toujours actif dans le nord de l’Algérie, dans la région de Boumerdés en particulier, il a établi des bases arrière au nord du Mali, dans la région de Kidal, allant parfois plus à l’ouest jusqu’à Taoudenni, étant généralement considérés comme installés dans le massif de Timétrine.
Bien que les troupes soient dirigées par des Algériens, on trouve dans les rangs d’AQMI des recrues locales, Touaregs, Sahraouis, Mauritaniens, Arabes maliens ; et d’autres moins locales comme des Tchadiens, des Pakistanais ou des Afghans. En effet, il y a 20 ans, des Algériens combattaient en Afghanistan, établissant des liens forts entre ces deux mouvements : talibans afgho-pakistanais et salafistes algériens. Au programme : camps d’entraînement de jeunes recrues à qui il est promis un salaire et une place au paradis, négoce d’otages (souvent rachetés à des Sahraouis ou à des Touaregs envoyés comme exécuteurs des basses œuvres) et trafics en tout genre : cigarettes, essence, armes, drogue… Ce sont eux, en particulier Abou Zeid, qui détiennent actuellement les six otages français.
La dimension économique de l’activité d’AQMI est fondamentale. Un rapport parlementaire français a évalué à 50 tonnes de cocaïne le transit annuel dans la région. En effet, l’absence de contrôle de l’État malien a permis de sécuriser ce transport, encouragé trop longtemps par le manque de réactivité de l’Algérie qui se contentait de repousser ces trafics hors de leur frontière. Grâce à cela, AQMI prit un rôle de protecteur des routes du trafic, en échange d’un droit de passage. Ce rapport a aussi laissé entendre que des cadres maliens, jusqu’au sommet de la hiérarchie militaire, profitaient de ce commerce. Un des points qui aurait joué un rôle important dans la genèse du coup d’État de mars dernier. Par ailleurs, la chute de Kadhafi ayant privé les Sahraouis d’une source de financement majeure, ceux-ci se sont investis dans la « sous-traitance » de la prise d’otages.
Tout ce « commerce » a permis à AQMI de constituer un véritable trésor de guerre et leur a donné une grande autonomie et la possibilité de s’équiper en armes (on pense qu’ils sont en possession de missiles sol-air SAM 7) et équipements électroniques de communication ou… de brouillage. N’a-t-on pas constaté le brouillage des communications GSM et satellite lors de la prise d’assaut du siège du MNLA à Gao ?
Si AQMI manipule en sous-main les activités, son but est international, le Mali n’étant qu’une étape, une tête de pont. Ils pensent déjà à établir des liens avec d’autres mouvements proches, comme au Nigeria ou au Soudan.

Boko Haram
Le « Peuple engagé dans la propagation de l’enseignement du Prophète et du jihad » est plus connu sous le terme haoussa de « Boko Haram », qui pourrait être traduit par « l’éducation occidentale est un péché ». On ne peut être plus clair. Cette organisation terroriste fondée au Nigéria en 2002 a pour objectif de faire appliquer la charia dans tout ce pays. Ce qu’ils ont pratiquement réussi dans tous les États du nord du Nigéria, malgré une répression féroce de la part des forces nigérianes.
Débordant leurs frontières, des liens semblent avoir été établis depuis un an ou deux avec AQMI, transformant ces réactionnaires salafistes en djihadistes pratiquant le terrorisme islamique. Et ils auraient prêté main-forte au MUJAO à Gao. L’internationale salafiste est en marche.