L’islam, le bédouin et le méhariste

Le désert élève l’âme et la porte vers son Dieu. Chacun de nous a en tête le choix de Charles de Foucauld et la conversion d’Ernest Psichari. Vraie pour les Français expatriés, l’affirmation ne l’est pas tout à fait pour les nomades du cru. Le désert est si rude qu’on n’y subsiste pas sans une vitalité débordante par laquelle le Bédouin comble le vide et qui ne s’accommode guère de la méditation. Le Prophète ne s’y est pas trompé, ou plutôt son Inspirateur : « Les Bédouins sont les plus impies des hommes, les plus hypocrites et les plus rebelles aux lois contenues dans le Livre » Coran, IX 98. Ceux que, méharistes en Mauritanie, nous avons côtoyés confirment en partie ce jugement sévère.

Comme l’on sait, la société maure est faite, à la façon de notre ancienne féodalité, de trois classes. Les Hassan, ou guerriers, tiennent le haut du pavé. En dessous d’eux, mais cherchant à se hausser du col, sont les Zwaya, ou gens de religion, que nous appelions marabouts. Les Znaga, ou tributaires, constituent la classe besogneuse. C’est chez les Hassan qu’en toute logique nous recrutions nos goumiers. Or, ces bons vivants ne s’encombrent pas de bigoteries et illustrent assez bien les défauts que Mahomet relève chez les nomades du « Grand Désert ». Nobles de naissance et férus de beau langage, les Hassan ne se piquent pas d’érudition et se font gloire de ne pas savoir lire. Fiers, résistants à la fatigue comme à la douleur, toujours gais, ou se faisant un devoir de le paraître, ils se disaient eux-mêmes kafer, ce qui signifie infidèle mais évoque aussi la virilité (la muruwwa des Bédouins d’Arabie) et le mépris des conventions.

La pratique des rites que la foi impose aux croyants ne tourmentait guère nos gens. Peut-être l’attention que j’y portais était-elle distraite, mais je ne me souviens pas que le vendredi ait donné lieu à quelque prière collective, ni que le ramadan, si bien observé aujourd’hui dans nos villes de France, y ait été strictement respecté. En tournée avec deux ou trois goumiers, il était rare de les voir se tourner vers La Mecque. Pourtant, s’ils étaient plus nombreux et que l’un des cinq moments rituels fût venu, il se pouvait qu’un bon apôtre de la troupe le fasse remarquer aux copains, et tous alors se prosternaient ensemble. L’une des seules obligations à poser problème était l’abattage des bêtes, de boucherie ou de chasse, celles-ci devant être sacrifiées par une main musulmane. Faute de quoi et si, par exemple, une gazelle mourante avait été égorgée par l’un d’entre nous, sa viande ne pouvait être consommée que par les tirailleurs non musulmans (il y en avait) ou par les « chrétiens ».

Je mets chrétiens entre guillemets ; c’est que le comportement religieux de nos cadres, peut-être faute d’aumônier, était discret, et tiède sans doute la foi de la plupart. On en eût surpris plus d’un en leur apprenant que le terme nçara que les Maures utilisent pour les désigner signifie exactement nazaréens. Au demeurant, l’impiété des goumiers se mariait à une foi robuste, et la multiplication des invocations religieuses, bismillahi, hamdullah ou in cha Allah montraient bien que ces joyeux drilles avaient conscience de vivre constamment sous le regard de Dieu. Il arrivait même que l’un d’eux, voyant tel des nôtres expert en pâturage et chameaux, parlant le dialecte local et vêtu comme un Bédouin, lui posât la question : « Pourquoi ne te fais-tu pas musulman ? ».

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Si le laxisme religieux de nos goumiers hassan explique la bonne intelligence dans laquelle eux et nous vivions, il ne nous apprend rien de l’islam maure. C’est dans la seconde classe sociale, celle des Zwaya ou marabouts, qu’il faut l’observer. Aimable aussi, du moins après la pacifica­tion, cet islam-là est, pour l’essentiel, islam de confréries. Une confrérie, que les musulmans appellent tariqa, est une voie mystique proposée au croyant pour s’approcher de Dieu. Un saint homme se signale par sa piété et ses œuvres. Il fait école et instruit ses adeptes de la voie qu’il leur faut suivre et dont les modes les plus voyants sont des litanies réglées appelées dhikr, mais aussi des gestes et des attitudes, voire les danses dont les derviches tourneurs font aujourd’hui commerce. L’ascétisme, rare en islam, y est ici souvent recommandé, comme le rappelle l’autre nom que l’on donne à ces mystiques, çoufis habillés de çouf, ou laine rude. Le maître se choisit de pieux auxiliaires, qui diffusent son enseignement auprès des disciples. À la mort du maître, l’organisation qu’il a créée se perpétue, prolongeant son action et célébrant sa mémoire. Bien que jugé hétérodoxe – et toujours combattu par les austères wahhabites d’Arabie saoudite -, le courant  mystique a eu en islam un énorme succès et contribua beaucoup à sa diffusion. Ainsi, dans « notre » Afrique, trois grandes confréries se sont-elles établies : la Sanoussiya, qui, en Cyrénaïque, s’est récemment rappelée à notre souvenir, la Qadiriya et la Tijaniya, du nom de leurs fondateurs, Mohammed al Sanoussi (1787-1859), Abd el Qader el Jilani (1079-1166) et Sidahmed el Tijani (1730-1831), les deux dernières se partageant les fidèles de Mauritanie.

On a beaucoup discuté, et on discute encore, du caractère paisible ou belliqueux des confréries et de leur attitude à l’égard du pouvoir, notamment du pouvoir colonial dont on les a accusées de s’être très bien accommodées. C’est un peu vite dit. Si les sanoussis nous ont causé beaucoup d’ennuis, on trouve en Mauritanie une opposition exemplaire. Au sud du pays, Chikh Sidiya, de confrérie Qadiriya, fut l’ami de Coppolani et notre allié fidèle dans notre établissement. Au nord, Chikh Ma el Aynin, de la même paroisse, fut notre ennemi acharné. Certes, il ne s’agissait ni pour l’un ni pour l’autre de porter le fusil, mais simplement de soutenir et lancer au combat ceux des guerriers qui acceptaient leur autorité morale.

Nous avions, je l’ai dit, moins de rapports avec les saints personnages qu’avec les tribus guerrières d’où venaient nos hommes. Une petite anecdote, pour finir, éclairera la distance qui sépare les uns des autres, les dévots des porteurs d’armes.

En route avec trois goumiers, nous cherchions des yeux, le soir venant, la pointe noire d’une tente qui aurait pu nous héberger. Nous en trouvâmes une, de très pauvre apparence, près de laquelle nous baraquâmes. Son propriétaire était un vieux marabout, d’aussi pauvre apparence que sa tente et qui, sa crainte surmontée, nous accorda l’hospitalité que tout musulman doit au voyageur. Il nous prépara l’un de ses rares agneaux et, l’agneau dévoré, nous devisâmes autour du feu en sirotant le thé. Mis en belle humeur par l’agneau et le thé, l’un des goumiers, flagorneur comme souvent, entreprit de vanter, pour notre hôte, les merveilles dont les nazaréens étaient capables, machines qui roulent et qui volent, armes tirant en rafales, boîtes magiques permettant de converser avec des interlocuteurs dont on ne sait même pas où ils se trouvent… Quand le goumier eut fini sa tirade, le petit vieux, qui l’avait écouté impassible, se tourna vers moi : « Tout ça est bon, dit-il, mais toi là, que sais-tu de Jouj et Majouj ? ». Il me fallut quelques minutes pour réaliser que cet homme de Dieu m’interrogeait sur Gog et Magog, peuples mythiques et redoutables dont parle la Bible, et aussi le Coran.

Porte de la Mosquée de Tichit
Porte de la Mosquée de Tichit

(Croquis de Marion Senones)