Le Taguelmoust

Beaucoup de gens, même parmi les connaisseurs du Sahara, appellent le voile spécifique des Touaregs, quelque soit sa texture ou sa couleur : taguelmoust. Ils commettent une erreur, peut-être due à des imprécisions de leur documentation [1], car le nom générique de ce heaume de tissu est asenged, ce qui signifie « voile de front et de bouche », deux parties du visage que la bienséance exige, d’un homme pubère de l’ethnie, qu’il les dissimule. Il existe un synonyme : éréoud. [2]

L’homme touareg utilise pour son asenged, en fonction de ses activités ou de ses obligations, une étoffe différente. Pour le travail ou la piste, il préfère le chech -mot tiré de l’arabe-, léger mais résistant au grand nombre de coloris et qui permet de voir à travers en cas de vent de sable. Le mahmoudi (blanc) et les chegga et mabbi (indigotés) sont aussi fort prisés. Les mousselines blanches ou noires prévalent pour le repos au campement. Les voiles faits avec des étoffes sont d’un seul tenant ; coupés dans une pièce de tissu chez un commerçant. Mais, pour la tenue d’apparat, les dates mémorables de la vie (l’entrée dans le monde des adultes, le mariage), les participations aux grandes fêtes religieuses, aux rassemblements intercom­munautaires et la réception de hautes autorités, le Touareg, s’il en a les moyens, privilégie l’alecho (alechcho),[3] fait de bandes étroites de coton d’égale largeur cousues entre elles bord à bord, teint à l’indigo et brillant comme l’élytre d’un scarabée. C’est l’asenged fait avec l’alecho qui s’appelle : le taguelmoust…

La fabrication de l’alecho se fait depuis toujours à Koura, petite localité sise à 10 km au sud-est de Kano dans le nord du Nigeria. Elle comprend quatre phases :

1 – Le tissage de bandes de coton étroites (entre 2 et 4 cm) sur des métiers placés à proximité des cases.
2 – L’assemblage des bandes par un artisan qui les coud entre elles bord à bord dans le sens de la longueur (de 10 à 12 bandes).
3 – la teinture à l’indigo. Elle se fait dans des cuves cylindriques creusées dans le sol et maçonnées, d’environ 1 m de diamètre dont la partie supérieure forme une margelle comme celle d’un puits d’eau pour empêcher les hommes et les animaux de tomber dans le trou. Les cuves non utilisées sont couvertes d’un cône au sommet arrondi fait de baguettes tressées protégeant l’orifice de la terre soulevée par le vent ou la circulation. À l’indigo sont ajoutés de la cendre et de la farine de caroube. Une fois teintes, les pièces sont mises à sécher sur quelques perches alignées parallèlement entre elles dont les extrémités reposent sur la margelle, ou sur les cônes coiffant les cuves ou encore sur le palissades.
4 – Le lustrage. Les étoffes indigotées séchées et moirées, brillantes, sont acheminées dans un atelier où elles sont en premier défroissées par tirage sur les bords accompagné d’aspersion d’eau avec la bouche. Puis elles sont placées sur une table où elles sont martelées en cadence alternée par deux hommes placés de part et d’autre de cette table et possédant chacun un gros battoir en bois (35 cm de long et 15 cm de diamètre à la base). Le tissu, d’abord étalé est ensuite plié. Cela a pour résultat de masquer les coutures reliant les bandes et de faire briller le tissu. L’alecho est terminé, prêt pour faire un taguelmoust.[4] Certaines des opérations (teinture et lustrage) peuvent être aussi faites à Kano.

Chaque alecho déteint comme un ruban carbone pour machine à écrire. Il faut donc le plier et l’enrouler dans une feuille de papier maintenue fermée par une cordelette à la façon d’un parchemin.

Les alecho (ilechchan) sont vendus par les commerçants spécialisés de Kano aux gens de la région (auprès des Haoussas, qui l’appellent toukoundi ; des Peulhs aussi qui les utilisent pour faire leurs voiles, mais de façon différente de leurs voisins touaregs) de même aux caravaniers touaregs qui les emportent vers les marchés du Nord-Sahel et du Sahara méridional (Zinder-Tahoua-Agadès-Tamanrasset). Il existe également une corporation de Touaregs noirs religieux nigériens, les Ikadamaten, qui vont vendre des alecho sur ces mêmes marchés et aussi dans les campements en même temps que des amulettes et des corans.

Fabrication des alechos (tissage et assemblage des bandes de coton)


Margelles des cuves et leurs dômes protecteurs

Avec ces alecho, les tailleurs fabriquent des voiles plus ou moins larges et plus ou moins longs : de 9 à 30 bandes, c’est-à-dire de 18 à 50 cm de large (la moyenne est de 20 bandes) et de 1 à 4,5 m de long (la moyenne est de 7 coudées, c’est-à-dire 3,50 m), mais il y en a d’extravagants. Ce ne sont pas les nobles qui ont les taguelmoust les plus longs, car ils sont pondérés en toute chose, mais certains ex-captifs émancipés enrichis par le commerce qui veulent montrer leur ascension.

Les alecho servent aussi aux femmes touarègues à confectionner leurs voiles d’apparat ou de mariage. C’est le voile qu’elles reçoivent dès qu’elles deviennent nubiles. Mais à la différence de celui des hommes, ils ne masquent pas le visage ; il ne s’appelle donc pas taguelmoust mais ikeikei (dans l’Adrar des Ifoghas, ses dimensions sont de 1,25 m x 0,75). Les alecho font partie des cadeaux de mariage faits par le fiancé à sa future épouse; les prix sont très élevés.

Mais les grandes sécheresses de 1969-74 et de 1980-84 au Sahel ont considérablement appauvri les Touaregs de cette région et l’alecho est souvent remplacé par des tissus bleus d’importation moins dispendieux.

 

Lustrage par martelage (battoirs & alecho terminé)

[1] – Ainsi, dans Les Touareg du Nord, l’explorateur Henri Duveyrier rapporte que les Touaregs chez lesquels il s’était rendu se sont définis à lui en référence à leur condition sociale, à leur langue et à leur voile fantomatique : « nous sommes les imajeren, des Kel Tamacheq et des Kel Taguelmoust ». D’aucuns ont pu déduire que le voile touareg est le taguelmoust. Mais ces nomades étaient des Ouraghen, tribu noble qui dirige la confédération des Touaregs Ajjers, qui devaient porter en quasi permanence un taguelmoust même usé et c’est, pour tous les Touaregs, le voile par excellence.

[2] – Charles de Foucauld, Dictionnaire abrégé touareg-français, tome II :
– p. 225 ǎsenged : voile de front et de bouche (d’homme pubère).
– p. 526 ĕréoud : morceau d’étoffe propre à servir de voile de front et de bouche (à un homme).

[3] – idem, p. 12 alechcho : pièce de coton tissée au Soudan et teinte à l’indigo composée de 12 bandes d’étoffe juxtaposées et cousues l’une à l’autre. Par extension, étoffe composée d’une portion d’alechcho ou de plusieurs alechcho.
Attention, ici le Soudan n’est pas le pays d’Afrique de l’Est traversé du nord au sud par le cours supérieur du Nil, mais le nom que donnaient les Maghrébins à l’Afrique subsaharienne avant la colonisation européenne.

[4] – idem, tome I, p. 311. tougoulmoust : morceau d’étoffe indigo tissée au Soudan servant aux hommes à s’entourer la tête et à se voiler la bouche.
Il n’est pas fait allusion aux bandes et il n’y a identification entre l’étoffe et la coiffure comme le font souvent les Touaregs eux-mêmes.