Le Richât, « l’œil de l’Afrique »

Le Richât est situé dans l’Adrar mauritanien, proche de Ouadane. Vu de l’espace, c’est une formation géologique rarissime sur notre planète qui dévoile trois couronnes concentriques, et en leur centre une cuvette bordée d’une falaise, raisons suffisantes pour l’appeler « l’œil de l’Afrique ». La région a été mentionnée par Ernest Psichari dans son livre Les voix qui crient dans le désert publié en 1910, puis décrite sommairement pour la première fois par les militaires français en 1916. Il faut attendre 1922 pour que le Richât apparaisse sur une carte dressée par le Service géographique de l’A.O.F.[1]

De nos jours, on ne peut évoquer l’Adrar mauritanien, et plus particulièrement le Richât, sans rappeler que le premier des sahariens-scientifiques à s’aventurer sur les lieux fut Théodore Monod[2]  : « C’est en 1934 que j’ai commencé à attaquer de l’œil, du pied et du marteau la gréseuse forteresse de l’Adrar »[3]. Dernier naturaliste aux multiples savoirs, doué d’une faculté d’observation hors du commun, les particularités du Richât ne pouvaient lui échapper. Pourtant il aimait se qualifier de « géologue amateur », mais qu’on ne s’y trompe pas, ce n’était pas par modestie (feinte ou vraie), mais par autodérision, exercice qu’il maniait avec l’humour bien connu et apprécié de tous ses proches. Il reviendra plusieurs fois sur le site pour tenter de trouver une explication à la formation de ce véritable musée géologique, presque une anomalie géographique, l’une des plus grandes curiosités du Sahara.

Th. Monod, l’un des précurseurs de l’exploration scientifique du Sahara, aura précédé dans le Richât de nombreux scientifiques de toutes nationalités, nourrissant parfois un fol espoir de découverte d’un gisement prometteur ; à la fin des années 1990, des géologues d’une société australienne n’ont-ils pas découvert la présence de kimberlites diamantifères, source d’importants revenus pour d’autres pays du continent africain ? En 2002, deux géologues canadiens, Michel Jébrak, spécialiste de l’exploration minière et son assistant Guillaume Matton entreprennent leur première expédition dans le Richât ; ils en feront trois. Lors d’une émission radiotélévisée diffusée par Radio Canada[4], ils affirment avec force détails avoir percé le mystère de la formation géologique du Richât. En voici la transcription quasi-intégrale mais hélas sans le pittoresque accent québécois…

Le Richât vu du ciel - Google EarthLe Richât vu du ciel – Google Earth

Le Richât

Deux géologues canadiens parachèvent l’œuvre de Th. Monod

Quand l’homme atteint l’espace, il a pu observer notre planète comme jamais auparavant. Des structures qui ne paraissaient pas particulièrement intéressantes au niveau du sol avaient soudainement une tout autre allure vues de l’orbite terrestre. Il existe en Afrique une de ces structures intrigantes. Elle a longtemps médusé les experts qui se demandaient comment elle avait bien pu se former : c’est le Richât. Le Richât, c’est une immense dépression circulaire située en plein désert du Sahara. Pendant longtemps, seuls les astronautes ont eu le privilège d’observer dans sa globalité cette structure étrange et d’une grande beauté. Michel Jébrak, géologue, vice-recteur à la recherche, université du Québec à Montréal : Le Richât c’est une structure très spectaculaire, parce qu’on voit depuis l’espace un ensemble d’au moins trois anneaux emboités avec un diamètre de plus de 40 kilomètres. Les trois anneaux sont de grands plateaux rocheux d’une hauteur moyenne de 40 mètres. Quant au cœur du Richât, c’est une énorme brèche, terme géologique pour décrire une formation faite de roches concassées ; M. Jébrak : ce qui surprend tout de suite c’est la taille, c’est gigantesque. Cette brèche c’est au moins un kilomètre et demi de diamètre, c’est exceptionnel sur terre ! M. Jébrak, spécialiste de l’exploration minière, met sur pied en 2002 avec son assistant Guillaume Matton la première des trois expéditions qu’il fera en Mauritanie. Le Richât est connu depuis longtemps, mais très peu de scientifiques ont pu l’étudier en profondeur, et surtout on ignorait l’origine du phénomène de la brèche. Sur place ils engagent 4 sahariens, s’équipent pour travailler durant deux semaines dans le désert. Ils gagnent ensuite le nord du pays, une zone reculée et difficile d’accès. Après une journée de route ils atteignent le Richât. Les chercheurs s’installent au cœur de la brèche. Durant leur séjour ils prélèvent et étudient  des centaines d’échantillons pour tenter de percer l’origine de la brèche. Rapidement ils éliminent une hypothèse, celle de l’impact d’une météorite. M. Jébrak : Au fond d’un cratère météoritique ce qu’on voit normalement c’est de la roche fondue. Donc on s’attendait à voir des roches particulières, des roches qu’on appelle des roches fondues. Pas de roche fondue, mais des roches cassées, des roches brisées en mille morceaux ! Les chercheurs confirment qu’il s’agirait de phénomènes d’ordre géologique qui auraient eu lieu il y a des dizaines de milliers d’années lorsque le sous-sol de la terre était encore très actif. L’hypothèse qu’on a eue c’est de se dire que c’est peut-être le sommet de quelque chose parce qu’on voyait qu’il y avait un bombement des couches ; généralement quand il y a un bombement des couches comme ça, c’est qu’il y a quelque chose qui a poussé en-dessous. Alors ça, c’était l’illumination, on n’a pas dormi de la nuit. Ils savent que le sous-sol de la région est constitué de plusieurs couches de roches superposées, dont du calcaire qui est très fragile et du quartzite qui est très résistant. Une gigantesque colonne de magma serait donc remontée vers la surface terrestre soulevant du même coup des centaines de kilomètres carrés de matière rocheuse.

Mais cette hypothèse ne résout pas le mystère de la brèche du Richât. Qu’est-ce qui explique la présence des fragments de roches au centre de la formation. La réponse, ils l’obtiendront à la fin de leur deuxième expédition au Richât en 2003.  M. Jébrak : La première année on avait compris la brèche, on voyait que ça s’était dissout, mais on ne comprenait pas pourquoi c’était là. Et puis, on a trouvé un échantillon le dernier jour dans lequel on voyait un remplissage des cavités quartziques, donc un remplissage de grottes dans lesquelles on voyait des petits cailloux et les sédiments dedans. De retour à Montréal, l’échantillon est soumis à plusieurs tests. Le microscope électronique confirme qu’il contient des minéraux qu’on trouve habituellement dans les boues qui se déposent dans les grottes remplies d’eau. Puis les appareils de datation déterminent son âge : cent millions d’années ; G. Matton : ça a été la clé pour expliquer la brèche située en plein cœur. On a pu dater cette boue et constater qu’il y avait vraiment un lien avec le magma, non seulement en ce qui concerne l’âge mais aussi en ce qui concerne la chimie ; c’est à partir de là qu’on a pu bâtir notre modèle ; c’est vraiment quelque chose d’important qu’on a découvert. Voici comment s’est formée la brèche du Richât : lorsque le magma est remonté au centre de la formation il était accompagné d’une grande quantité d’eau chaude qui s’est infiltrée dans les fractures et a dissout les couches de calcaire. Rapidement la brèche s’est transformée en un gigantesque trou de gruyère. G. Matton : Avec le temps les cavités sont devenues tellement grandes, il y avait tellement de cavités que tout s’est écroulé, la roche s’est brisée, la roche au-dessus s’est effondrée aussi, c’est ce qui a créé la brèche rocheuse en plein cœur de la structure. Quant aux grands anneaux concentriques ils se sont formés beaucoup plus tard lorsque l’érosion causée par le vent et la pluie ont désagrégé les couches de calcaire tout en laissant intactes les couches de quartzite, et cette érosion se poursuit encore aujourd’hui.

M. Jébrak et G. Matton, disposant de vues satellitaires et de matériel d’analyse performant, pensent avoir réalisé une grande avancée, avec beaucoup de conviction dans l’explication de la formation et de l’évolution géologiques du Richât.

Théodore Monod et le Richât

La contribution des deux chercheurs canadiens semble être maintenant partagée par l’ensemble de la communauté scientifique, clôturant ainsi une période de soixante-dix ans de recherches et d’interrogations inaugurée par Th. Monod : Je ne faisais alors que passer [en juillet 1934]. Il allait falloir y regarder de plus près et donc multiplier les trajets. Et c’est ainsi que de 1946 à 1976 j’ai parcouru l’Adrar à une quinzaine de reprises.

Croquis du Richât par Théodore MonodLe Richât, croquis de Th. Monod publié dans L’Émeraude des Garamantes

C’est en 1973 que Th. Monod publie son premier rapport dans le périodique Sciences de la Terre de Nancy : Contribution à l’étude de l’accident circulaire du Richât, un ouvrage collectif qui conclut provisoirement ses travaux car « l’œil de l’Afrique » n’a révélé qu’une partie de ses secrets. Il poursuit ses recherches, seul ou accompagné d’autres scientifiques, ses pairs géologues, géophysiciens, géographes ou préhistoriens : L’Adrar m’a amené à m’intéresser aux accidents circulaires du Sahara occidental, de types variés bien entendu et le plus beau d’entre eux (notre ami André Cailleux ne me démentira pas, il a déjà deviné de quoi il s’agit, parce que je l’ai traîné jusque là) ce sont les Richât[5].

Au fil des ans l’Adrar devient « son diocèse », et le Richât un lieu intime pétri de souvenirs ; Olga, sa femme, l’attendait au « Camp boisé », sous un arbre, toujours le même, un jour, deux jours, ou plus, pendant que son géologue de mari cassait ou examinait des cailloux à la recherche de nouveaux indices révélateurs.

Le Camp boisé et l’arbre d’OlgaLe Camp boisé et « l’arbre d’Olga » – Archives Monod

De nombreux rapports et communiqués scientifiques se succèdent, mais c’est dans son ouvrage LÉmeraude des Garamantes publié en 1984 que Th. Monod s’adresse au grand public dans un style tout à fait personnel, bien connu de tous ses lecteurs depuis la publication de Méharées. L’auteur a, parmi bien d’autres talents, celui de traiter avec humour et simplicité les sujets les plus ardus. Avec vous l’étude de la préhistoire saharienne devient un agréable passe-temps et celle de la géologie extrêmement attrayante[6].

Lisons donc ce qu’il pense à l’époque du Richât : Après des années de recherche, et d’hésitations, je crois qu’il faut accepter l’hypothèse d’un bombement provoqué par une poussée verticale centrifuge, s’étant exercée de bas en haut et qui eût abouti à la formation d’un dôme topographique si l’érosion n’en avait assez efficacement équilibré la surrection pour ne nous avoir laissé aujourd’hui que la coupe, circulaire, du rez-de-chaussée de l’édifice, en somme un simple plan de la base de celui-ci […]. Mais, comme d’habitude, les choses ne sont pas aussi simples qu’on le voudrait […]. Les énigmes, en effet, ne manquent pas dans le Richât, et c’est tant mieux. D’abord, qu’est-ce qu’il y a dessous ? Et si « piston » il y a eu pour provoquer l’intumescence de quoi était-il fait ? […] Ne peut-on songer à des actions hydrothermales ? La structure du Richât serait donc issue d’une forme de volcanisme associé à des remontées géothermales : il s’agit là avant l’heure d’une explication et d’une intuition très proches de l’hypothèse des géologues canadiens.

Plaque malheureusement disparue de nos jours !Plaque malheureusement disparue de nos jours ! – Archives Monod
Théodore Monod sous l'arbre OlgaThéodore Monod sous l’arbre Olga – Archives Monod
 Th. Monod dans l’Adrar de Mauritanie Th. Monod dans l’Adrar de Mauritanie – Ph. Bruno Lecoquierre

G. Matton présentera sa thèse en 2008[7]. Parmi ses références il ne manquera pas de citer l’œuvre de Th. Monod. Le jeune géologue, et M. Jébrak son maître ne pouvaient ignorer le labeur du pionnier de l’exploration du Richât, « l’œil de l’Afrique », car ses travaux et l’efficacité de ses méthodes de recherche ont profité à tous : […] Si ses observations, ses notes, ont eu, sur les questions évoquées [la géologie saharienne], de tels prolongements, on le doit à son souci de tout regarder et de tout noter avec le maximum de précision […]. C’est une démonstration de l’efficacité de la méthode naturaliste telle qu’il l’a pratiquée […]. Avec les outils nouveaux dont nous disposons désormais, il faut que d’autres continuent sur sa lancée avec la même rigueur et la même ouverture[8]… Le grand public regrettera peut-être que L’Émeraude des Garamantes ne soit pas cité dans les ouvrages de référence. Certes il n’est pas destiné aux scientifiques, mais peut-être que sa lecture aurait préservé les deux géologues québécois d’une nuit d’insomnie dans le Richât. Étonnant non ?

Th. Monod fera son dernier voyage saharien en 1998 dans le Richât qu’il aura exploré 17 fois ; il a 96 ans. Sa fille Béatrice est du voyage ; elle se souvient : Après la disparition d’Olga le 26 juillet 1980, Théodore accomplira encore dix missions géologiques dans le Richât. Au cours de la dernière qui eut lieu en décembre 1998 et à laquelle je participai, mon père a baptisé le Merua crassifolia (atil) du Camp Boisé « Arbre de Madame Monod » en souvenir des heures qu’à son ombre elle passa. Au terme de ce même voyage, j’ai vécu l’adieu au Richat de Théodore. A l’aurore du 18 décembre, c’était le dernier matin, Théodore décida, hors programme, à l’insu du groupe, l’ascension, presque seul, du Guelb er Richat. Parvenu au sommet, il contempla comme dans une vision ultime et prémonitoire la Sebkha : il l’avait traversée en 1934 pour la première fois[9].

Jean Fabre et Théodore Monod au Richât en 1998Décembre 1998 : ultime voyage saharien de Théodore Monod dans le Richât en compagnie du géologue Jean Fabre, un parent complice
Jean Fabre et Théodore Monod au Richât en 1998 Jean Fabre et Théodore Monod au Richât en 1998…