Le Hoggar de nos jours

Tuf tadeza (le meilleur est le rire), disent les Touaregs. Ce fut la devise de notre voyage. Nous voici à Tarumut, petit village Adjouh-n-Téhélé à 35 kilomètres de Tamanghasset, d’où nous partirons demain en méharée pour traverser du sud au nord la région montagneuse du Hoggar central. Nous terminerons ensuite par une randonnée à pied dans les montagnes de la Téfedest.

Il était inutile d’imaginer pour nous deux une arrivée discrète. Nous, Toudet et Bernouze, qui fréquentons Tarumut depuis 1973, sommes considérés ici comme des imagaren [1] de marque. Les anciens maintenant disparus étaient nos amis ; les amis actuels sont leurs fils et petits-fils. Sur les visages des fils de ces derniers, il est plus facile pour nous de mettre une ressemblance de filiation plutôt que de retenir un prénom…

Obéissant à la coutume qui perdure, les enfants viennent à tour de rôle nous saluer, s’assoient un peu à l’écart pour nous observer ou disparaissent timidement comme ils sont arrivés. Qui est l’enfant de qui, le petit-fils de qui ?

En 1973, le village se composait de quelques huttes ou ikebran [2] en roseaux. Au fil des années, apparurent des maisons en briques de terre, remplacées peu à peu par de grandes maisons aux murs en parpaings de béton fabriqués par les hommes du village, sous la direction de Ramran Ilachen, devenu grand maître de la construction pour avoir appris la maçonnerie auprès d’un professionnel. Ces maisons comportent des fenêtres avec volets et parfois vitres, des portes avec serrures, une vaste cour intérieure et des « commodités » (douche rustique et wc).

La vie au village s’est ainsi complètement modifiée. On ne fait plus beaucoup de corvée de bois, la cuisine est faite au gaz. On ne descend plus jusqu’à l’oued pour puiser l’eau dans l’abankor [3], un château d’eau la distribue grâce à une pompe et un groupe électrogène qui éclaire les maisons jusqu’à 21h. On ne disparaît plus dans la ténéré [4] au petit matin, on use maintenant discrètement des « commodités »

L’école coranique fonctionne, assurée par un jeune homme de la famille. L’école publique [5] est prévue pour l’année prochaine, comme d’ailleurs une ligne électrique, et ultérieurement la télévision, le téléphone et Internet. Pour l’heure, on monte sur la colline au-dessus du village pour trouver le « rezzou« , le réseau, nécessaire aux téléphones portables, devenus brusquement indispensables. Pour se rendre à Tamanghasset ou chez les cousins d’Ezarnen, ou ailleurs, on prend le 4×4 Toyota ; les chameaux restent tranquillement au pâturage… Quelques bergères seulement conduisent le troupeau de chèvres vers les herbes de la montagne tandis que les hommes s’activent dans les jardins en bordure de l’oued où des motopompes facilitent l’arrosage. Nous cueillons aux jardins des légumes frais pour les premiers jours de notre voyage.

Ce soir, on nous fait l’honneur d’un véritable repas de fête, beaucoup plus riche et varié que les repas traditionnels de tagela [6] et de couscous. Après le thé accompagné de brochettes d’abats (foie, cœur et rognons), on nous sert une salade verte colorée de tomates et d’oignons, suivie d’un plat de crêpes en morceaux, arrosées d’un ragoût de légumes et de viande. Alors que nous pensons le repas terminé, arrive un énorme plat de frites et de viande grillée, suivie d’une belle corbeille de fruits, dattes, bananes, oranges et pommes, le tout arrosé de coca-cola et de jus d’orange. Nous nous couchons, repus.

– 12 novembre. Quand le soleil plonge sur le village, nous sommes déjà prêts, et la caravane (quatre chameaux de selle et trois de bât) se met en route lentement pour satisfaire à la coutume de tasufet [7] qui permet aux gens du village de dire au revoir aux voyageurs et de leur souhaiter bonne route. Nous accompagnent, Abdallah Atanouf Ag Khabti, dit familièrement Abdoul, avec lequel nous voyageons depuis 1970, et son cousin germain Ramran Ilachen Ag Kourbi que nous connaissons depuis 1973, et avec lequel nous avons aussi beaucoup voyagé. Tous deux ont travaillé pendant des années avec nous comme chameliers, guides ou accompagnateurs au temps où nous avions l’agence Hommes et Montagnes.

Notre piste chamelière longe l’oued Tarumut, grand oued qui descend du plateau de l’Asekrem-n-Atakor. J’en profite pour signaler qu’il convient de préciser de quel asekrem [8] il s’agit, car on a oublié que ce mot est un nom commun chez les Touaregs. La marche ne tarde pas à s’animer car voici un bloc rocheux avec la gravure d’un bel éléphant ; puis à peine plus loin, Ramran signale la trace fraîche d’un guépard. Le voyage commence favorablement ! Le conseil que m’avait donné autrefois Abdoul ne tarde pas à être appliqué :

Quand on a un chameau sous la main, on marche quand on y est obligé !

À croire qu’il y a transmission de pensée entre nous car au moment où je m’apprêtais à le faire, Abdoul a crié :

– Ful sen ! Sur eux ! Autrement dit : On monte !

Joie de se retrouver en selle et de tester le dressage des chameaux qui nous ont été confiés. Celui d’Odette appartient à Abdallah. Le mien m’a été prêté par Mohamed Rouani. J’en suis flatté car j’ai vu ce chameau arriver 5ème à la course des 12 kilomètres de l’AMNI [9] de janvier dernier.

Il a plu en juillet et en octobre. Les oueds de la région ont coulé. Nous sommes donc certains de trouver de l’eau au moins tous les deux jours dans la région montagneuse que nous allons traverser. Quant au pâturage, à voir les plantes qui poussent entre les pierres au fond de l’oued, sur ses bords et sur les pentes des plateaux volcaniques qui nous dominent, nous n’avons pas, dans l’immédiat, à nous inquiéter pour la nourriture de nos chameaux.

Pour ne pas gêner la marche régulière de la caravane en arrêtant nos bêtes pour prendre des photos, nous restons en arrière tandis qu’en tête, nos deux amis ne cessent de discuter, mais hélas nous ne saisissons que des bribes de leurs conversations. Tant pis, aux haltes, nous nous ferons préciser ce que nous n’avons pas entendu ou compris de leur conversation en tamahaq [10]. Nous abandonnons bientôt l’oued Tarumut pour l’oued Uref, nom de l’Acacia seyal (ci-dessus). Cet acacia très rare au Hoggar pousse en abondance ici. Son écorce rouge et lisse qui contraste avec son feuillage, lui évite d’être confondu avec l’Acacia ehrenbergiana (Tam Tamat), très commun au Sahara central.

Nous voilà maintenant sur un plateau aux vues bien dégagées où la roche volcanique noire s’égaye du vert bleu des choux sauvages en fleurs, nés de la pluie de juillet. Cinq gazelles s’enfuient, s’arrêtent et nous observent,puis reprennent leur course. Sur ces plateaux pierreux, aucune voiture ne viendra les poursuivre ou la nuit les éblouir de leurs phares.

Au loin, au nord se dressent les montagnes de l’Atakor que nous atteindrons dans quelques jours. À l’est, le château-fort des falaises d’Akarakar nous barre l’horizon. À ses pieds, l’oued Tarumut s’élargit en une vaste vallée. Là, durant l’été 1985, nous avons participé aux fêtes de plusieurs mariages. Nous faisions partie de la famille d’une des mariées, qui comme il se doit, avaient la charge de recevoir les familles des époux et les nombreux invités. Odette n’était pas restée les bras ballants et avait rejoint ses amies à la cuisine. Quant à moi, je m’étais contenté de rendre visite aux invités et de participer à l’ilugan [11].

Ramran nous raconte qu’en amont de cette même vallée, quand il était petit, une vipère l’a mordu au gros orteil de son pied droit. On avait incisé la morsure avec un couteau et fait saigner la plaie. Puis sa mère avait ouvert le ventre d’une grenouille et coiffé l’orteil avec cette dernière encore chaude pour tirer le venin ! Il faut toujours tenir une grenouille vivante dans sa pharmacie pour le cas où…! Ramran ajoute qu’il a été longtemps malade, malgré ces soins et les tisanes d’une plante qu’il devait absorber en grande quantité. Sans doute la grenouille n’était-elle pas assez grosse pour absorber tout le venin !

En fin de matinée, nous rejoignons les collines granitiques de l’oued Teleut où Abdoul et Ramran ont un cousin qui y a vu des peintures. Nous les découvrons en effet, mais elles sont tellement abîmées qu’il est impossible d’y distinguer quoi que ce soit sinon un peu de couleur ocre. Néanmoins, nous consta­tons que la région possède de nombreux sites néolithiques de taille de pierre.

Le soir, nous bivouaquons dans l’oued Tarumut non loin de l’agelmam[12] Ifelwaden. Après le repas du soir, les sujets de la conversation sont très étendus et nous nous apercevons que nos amis se tiennent au courant de l’actualité, puisqu’ils nous parlent du président Nicolas Sarkozy et de Carla Bruni. « Tamet tehosey, une belle femme », fait remarquer l’un d’entre eux !

– 13 novembre. Le but de la journée est de retrouver une gravure que nous a indiquée le professeur Marceau Gast. Elle se situerait près l’oued Mazuliet, mais il n’a pu nous donner plus de détail car ses souvenirs remontent aux années 1950 alors qu’il était jeune instituteur nomade. Précision d’importance : il s’agit d’un théranthrope [13] ! Nous avons déjà maintes fois cherché cette gravure sans succès, nous éloignant même de plusieurs heures de son lieu supposé. Les Touaregs qui ont participé à nos recherches avaient conclu que, située près de la route de l’Asekrem, elle avait dû être détruite par un bulldozer lors de l’élargissement de celle-ci. Mais je viens récemment de lire un article du professeur Camps sur le sujet, avec photo et précisions sur sa situation. J’ai repris espoir…

À pied, par une piste chamelière peu marquée, nous gagnons le haut de la rive droite de l’oued Tarumut. Tout de suite, nous traversons un site de taille paléolithique. Façonnés dans une roche volcanique, les outils sont parfaitement identifiables, bien qu’usés par l’érosion éolienne. La piste nous conduit jusqu’à un oued Amasin [14], un de plus ainsi baptisé ! La pente qui le domine a dû être très arrosée en octobre car la piste que nous remontons est un véritable jardin botanique.

Nous parvenons au pied de la petite colline volcanique de Ta-n-Afelfelen que nous avons plusieurs fois gravie lors de notre quête. Autour, plusieurs tombeaux de différentes formes ; au sommet, de nombreux blocs avec de fines gravures dont un beau rhinocéros, des antilopes et d’autres animaux. C’est ici que le professeur Camps et le préhistorien Franz Trost indiquent que se trouve la gravure du théranthrope à tête de chacal qui nous nargue depuis quatre ans. Qu’il nous échappe, paraît cette fois impossible ! Nous en avons vu une photo et nous cherchons donc un bloc vertical où on le verrait debout, tourné vers la gauche. En fait, nous le découvrons sur le côté d’un bloc éboulé de la colline où l’homme à tête de chacal git, couché, la tête tournée vers le sol. Ouf ! Nous l’avons enfin trouvé !

Heureux d’avoir mis fin à notre recherche obstinée, nous retournons rapidement au bivouac tout en ramassant du bois mort de tahunek [15], en prévision des jours suivants où nous n’en trouverons plus. Alors que nous buvons le thé pendant que cuit notre repas, un homme à pied apparaît dans l’oued. C’est Ambarek, un ancien serviteur d’un des oncles d’Abdoul. Ce dernier nous le présente comme étant Barak Obama, nom qui lui est maintenant attribué et dont il est très fier. Trop pressé, il refuse de s’asseoir avec nous pour le thé. Retardé en cours de route par un chameau en liberté dont il voulait voir la marque, il doit rattraper sa caravane laissée à la garde de son compagnon. À peine Barak est-il parti qu’un autre voyageur accompagné de quelques chameaux apparaît. Il s’agit d’Elemtaï, un cousin de nos deux amis, que nous avons connu lui aussi enfant. Que de monde sur notre piste ! Elemtaï descend de chameau, enlève sa selle, entrave ses bêtes et s’invite à manger. Sa cuillère l’attend d’ailleurs déjà dans la cuvette. Peu pressé de conduire ses chameaux dans les pâturages de l’Atakor, et plutôt que de voyager seul, ce que les Touaregs en général n’aiment pas, il décide de nous accompagner jusqu’à ce que nos pistes se séparent. Excellente idée !

Dans l’après-midi, installés sur nos chameaux à la queue leu leu, nous remontons la piste qui longe l’oued Teleut. Soudain, j’aperçois une vipère qui traverse la piste, juste derrière un chameau.

Ekei ! Tiens !, ne puis-je m’empêcher de crier.

Mes compagnons lèvent tous la tête vers la crête qui nous domine car, pour avoir crié ainsi, je n’ai pu apercevoir qu’un mouflon !

Tachelt, tachelt ! Vipère, vipère !

Les Touaregs sautent promptement à terre et l’un d’eux, Abdoul, se saisissant d’une cravache, se précipite à l’endroit que j’indique. La vipère s’est réfugiée dans un buisson tout proche des soles des chameaux qui me précédaient. C’est une Vipera cerastes cerastes de forte taille à laquelle un vigoureux coup de cravache bien appliqué ne laisse aucune chance de survie. Appliquant le rituel en vigueur dans le Hoggar, Elemtaï coupe la tête de la vipère avec une pierre avant de l’enterrer. Le reste du corps est abandonné aux corbeaux.

Asikel ikna ! Le voyage est fait, clament joyeusement les trois Touaregs !

Ce qui veut dire que tuer une vipère dès le début d’un voyage, le place sous de bons auspices ! Les Touaregs sont impitoyables avec les vipères car trop de gens et d’animaux domestiques en sont les victimes. On peut les comprendre lorsqu’on sait que les vipères tuent chaque année, pas simplement leurs animaux domestiques, mais aussi des personnes, dont de petits bergers marchant souvent pieds nus derrière leur troupeau. Encore une fois, cette rencontre nous permet de vérifier que les vipères sont de sortie même par temps froid, comme je l’ai d’ailleurs souvent remarqué.

Au cours d’un précédent voyage, Ramran nous avait expliqué que si une de ses cousines, sœur d’Echérif Ag Henou, n’avait pas de doigts à une main, c’était parce que sa mère, alors enceinte, avait touché avec sa main une vipère cachée dans un silo à grains. Heureusement, le serpent n’avait pas eu le temps de la mordre, mais à la naissance de sa fille, le bébé avait une tête de vipère à la place des doigts. Preuve qu’on ne plaisante pas avec les vipères du Hoggar !

– 14 novembre. Nous avons bivouaqué dans l’oued Aza, près d’un petit agelmam qu’indique un azawa [16] au maigre feuillage. Du granite, nous voici maintenant dans une coulée de basalte où l’oued a creusé son lit. Tandis que les Touaregs se partagent les tâches d’aller récupérer les chameaux au pâturage, de préparer les charges et de faire la provision d’eau à l’agelmam, nous herborisons en photo sur les berges de l’oued et entre les cailloux de son lit. La flore est abondante et variée : il y a tataït [17], tamagé [18], quelques petites tanesmimt [19], ebedebed [20], etc. Nous reconnaissons quelques plantes moins fréquentes comme anesmim [21], le mâle de l’oseille, mais une d’entre elles, avec des feuilles longues en bouquet et une fleur d’un rose fragile, nous ne l’avons jamais vue et nos compagnons ne connaissent pas son nom. Nous photographions à satiété. Plus tard en France, le professeur Frédéric Médail auquel nous enverrons une photo de cette fleur car aucune flore ne nous aidera à la déterminer, nous apprendra qu’il s’agit d’Aptosimum pumilum (une Scro­phulariacée) qui n’a été vue qu’une fois en avril 1961 par l’éminent botaniste saharien, Pierre Quezel. Depuis, pffft ! Personne ne l’avait plus remarquée.

Hier soir, Abdallah et Ramran nous ayant dit que le « cousin des peintures » leur en avait signalé une autre, représentant deux… kangourous ! Il a vu cette peinture avec un touriste qui lui a expliqué ce qu’elle représentait. Diable ! Des kangourous au Sahara ? Donc, nous décidons de faire un détour par l’oued Amsa où se situe l’abri. Après le col de Torsin franchi sur nos chameaux malgré sa raideur, et la descente non moins raide qui lui fait suite, nous parvenons dans l’oued Atalis où nous faisons halte pour midi. De là, tandis qu’Elemtaï s’occupe des chameaux, nous filons à pied jusqu’à l’oued Amsa. L’abri des « Kangourous » se voit de loin, un peu en-dessus de la rive droite, sous un énorme bloc de granite. Notre impatience n’a d’égale que notre curiosité, mais en fait de kangourous, nous ne verrons que deux antilopes avec de grandes oreilles. Nous espérons que notre avis fera autorité et que les kangourous disparaîtront de la légende !

Quand, dans l’après-midi, nous remontons l’oued Atalis, Abdallah nous quitte au trot afin de se rendre sur le lieu où pâture le troupeau de chamelles de Mohamed Rouani et le sien. Il en reviendra avec un bidon de cinq litres de lait de chamelle dont nous boirons chacun une part égale tous les soirs, religieusement et en remerciant l’oseille rouge qui fleurit les flancs de l’Atakor.

– 15 novembre. Le feu du réveil est malingre. Pas de bois dans cette région de pâturage car les campements qui y ont nomadisés pendant des milliers d’années l’ont depuis longtemps épuisé. Nous sommes maintenant dans la région ouest de l’Atakor, où se trouvent les plus hauts sommets du Hoggar, quoique cette suite de crêtes se poursuive presque jusqu’à Tazrouk, bien qu’à l’est ses sommets soient nettement moins élevés. Malgré les pluies de juillet et d’octobre, la végétation est loin de rivaliser en abondance et hauteur avec celles 1973 et 1976 où l’on vit qu’un pied d’oseille sauvage gorgé d’eau pouvait atteindre plusieurs kilos et dépasser un mètre de hauteur !

Plusieurs campements que nous connaissons se sont installés dans la montagne et presque partout nous apercevons des chameaux mis au pâturage pour se refaire une santé. Nous découvrons notamment celui d’Akoulan, cousin germain d’Abdoul et de Ramran, autre vieux compagnon de nos années professionnelles.

Si on passait chez lui, on en ramènerait du lait de « Tirse-qui-Rit » (La Chèvre-qui-Rit), plaisante aussitôt Ramran.

Après la halte de midi, Elemtaï nous quitte. Il espère trouver dans les environs une pente bien garnie en végétation afin d’y laisser ses chameaux qu’il surveillera et changera de pâturage dès que le premier sera épuisé. Le campement d’Akoulan, dont il est aussi cousin, sera sa résidence autant de temps qu’il en aura besoin. Quant à nous, après avoir retrouvé la piste routière d’Ilaman, et franchit le col d’Aril, nous descendons vers l’oued I-n-Tabarert, d’où nous rejoignons l’oued Ilaman. N’ayant plus emprunté cette piste depuis longtemps, nous avions oublié la vue superbe qu’elle offre sur les pointes granitiques d’Imoran, et les sommets volcaniques de Tehareghet, d’Amger et d’Ilaman, « L’une des plus belles sommités de la terre », comme l’a présenté un géologue. Ce voyage est non seulement un voyage de découverte mais aussi de pèlerinage. En passant sous l’Ilaman, nous sommes bien forcés Odette, Abdoul et moi, d’évoquer notre ascension de son arête sud-est, le 26 juillet 1973. Ascension rythmée depuis l’oued I-n-Tabarert par le pilon d’Abdelkader Chellali qui broyait dans le mortier, dattes rouges d’I-n-Salah et fromages de chèvres séchés, en vue de préparer notre aragera, récompense de l’ascension.

Au bivouac, dans l’oued Ilaman, bien que cet oued ait coulé, nos chameaux ne trouvent pas grand-chose à se mettre sous la dent. Finis, les copieux pâturages des hauteurs. Tout de suite, à cause de leurs entraves, nous voyons nos bêtes s’éloigner à petits pas en direction des pentes de Tehareghet où ils ont aperçu d’autres chameaux en liberté. Il doit donc y avoir choux et oseille sauvage et pourquoi pas quelques afarhalagh [22] aux longues tiges grêles et aux petites fleurs blanches ? Ce soir, je finis mon carnet en notant que nous avons passé la soirée à raconter des histoires salées !

– 16 novembre. 1°9 dans la nuit et 5°6 à 6h, au lever. Abdoul, comme il le fera chaque matin jusqu’à la fin du voyage, allume le feu. Lui ne prend qu’un gobelet de lait froid au petit déjeuner et ses trois verres de thé vert. Avant de se lever, Odette, s’octroie un Nescafé sans sucre avec de l’eau à peine tiédie dans son duvet, puis, près du feu, un autre café chaud avec quelques tartines de confiture. Ramran et moi, sommes plus voraces. Tout y passe, le thé vert, le gobelet de lait aigre, le café au lait et les tartines. Nous pouvons ainsi tenir sans peine jusqu’à l’ameklu, le repas du milieu du jour.

Arrive une voiture du village de Térhénanet qui s’arrête en nous voyant. C’est un campement en taglé [23]. Si le relief permet le déménagement des gens et des bagages en voiture, on ne dérange plus les chameaux qui restent au pâturage. Tout comme nos deux amis, je connais le chauffeur, Boubaker. Youb, son père, réputé comme vétérinaire de chameaux, avait soigné mon ébeideg [24] en 1975. Mes compagnons connaissent aussi les cinq autres jeunes hommes qui se pressent dans la Toyota avec bagages et agneaux. Toute l’équipe est descendue de voiture pour échanger les nouvelles, ou pour les écouter, car les plus jeunes restent muets n’osant se mêler à la conversation des personnes âgées. Nous apprenons ainsi que le nouveau campement sera installé tout près du célèbre rocher de Wa-n-Bedengi. On ne peut passer sous silence l’histoire de ce rocher granitique et pourquoi ce nom. Il y a plusieurs années, alors que je passais à son pied, on m’avait raconté qu’un akli [25] des gens de Térhénanet du nom de Bedengi, disparu maintenant, avait escaladé plusieurs fois ce rocher pieds nus. Il accomplissait cet exploit au cours de fêtes, alors qu’il était en transe après avoir sans doute dansé la tazengheriht [26]. Parvenu au sommet, il s’y asseyait, regardait la foule un moment et en redescendait tout aussi tranquillement. J’étais sceptique, mais on m’assura que plusieurs personnes dignes de foi, que je connaissais d’ailleurs, juraient qu’elles avaient vu l’exploit. En 2009, profitant d’une halte non loin du rocher, je suis monté à sa base et en tant qu’ancien grimpeur de bon niveau, j’en ai soigneusement inspecté les possibilités d’escalade. Mêmes les meilleurs grimpeurs du monde n’auraient pu escalader ce rocher sans matériel et, de plus, en redescendre. Il est aisé d’atteindre la base du bloc sommital, mais là s’arrêtent les possibilités humaines des grimpeurs…

Rocher de Bedingi

Ayant abandonné l’oued Ilaman, la piste chamelière n’est plus qu’une sente serpentant au milieu de roches granitiques dont la couleur orangée est mise en valeur par le cadre sombre des pentes volcaniques. Deux tas de bois de tahunek au rouge violacé, soigneusement empilés bordent la piste. On peut se rendre compte que l’installation du futur campement a été soigneusement préparée. En effet, trouver dans les ravins autant de tahunek, bois épineux extrêmement dur à fendre, en charger des ânes et le transporter là, nécessite plusieurs hommes et plusieurs jours de rude travail. La récompense de cette installation sera une excellente et abondante nourriture pour le troupeau de chèvres car la tanesmimt apparaît sur toutes les pentes de terre et de roche volcanique, spécialement au pied des parois. Au col d’Erwahi, il est bon de s’arrêter pour profiter de la vue. C’est d’ailleurs peu avant l’arrivée au col par le nord, au retour du mariage d’Echerif, que Khabti Ag Abahag, le père d’Abdallah, déjà âgé à cette époque, avait déclaré aux timrarin [27] de Tagmart [28] qui l’accompagnaient :

Retournez-vous et regardez le paysage (la vue était ce jour-là dégagée jusqu’à Teorirt-Ta-n-Afela [29]). C’est certainement la dernière fois que vous le voyez !

Le col franchi, nous voilà en versant nord du massif, encadrés à l’est par l’Ilaman et la Tahat et, à l’ouest, par Amgar et les dalles grises de son pilier nord-est, non encore gravi. La piste misérable que nous suivons était autrefois bien entretenue car elle était une piste de caravane qui n’offrait que des difficultés courtes à des chameaux lourdement chargés. Un solitaire avec un âne est passé depuis peu avant nous. Sa trace nous montre qu’il est en sandales. Quelqu’un peut-être à la recherche de quelques chameaux égarés, d’un pâturage pour ses bêtes ?

À mi-descente, nous dépassons une petite butte de cendres volcaniques mauves. Lors d’un précédent passage en 2005, Ramran nous a raconté qu’un homme célibataire qui réussit à gravir cette butte à cloche-pied, est certain de trouver une épouse dans l’année. Aujourd’hui, Ramran s’empresse d’ajouter :

Cela ne marche pas pour se trouver une petite amie ! Là, à chacun de se débrouiller !

Ramran n’étant jamais à court d’histoires, il suffit de le prendre en cours de route… Cette fois, il nous explique que les contrebandiers, de cigarettes ou de drogues, avaient demandé aux Dag Ghâli l’autorisation d’ouvrir une piste, qu’ils auraient financée, pour que leur trafic franchisse le col que nous venons de passer, ceci afin de gagner discrètement l’Arechum [30], la Téfedest blanche et Amguid. Les Dag Ghâli, tenant à leur tranquillité, n’ont pas donné leur accord, fort heureusement.

En aval, après l’oued Timeslazent, nous traversons une plaine couverte d’aramas [31], où résistent encore quelques gros acacias isolés, puis la piste escalade une pente abrupte devant laquelle les chameaux renâclent sérieusement. Odette et moi préférons descendre de nos chameaux tandis que nos compagnons forcent le passage en selle, avec poussées du pied sur l’encolure de leurs bêtes. La descente est toute aussi délicate, sur une piste recouverte de graviers où les soles des chameaux ont beaucoup de mal à adhérer. Après l’oued Adarou où nous déjeunons, nous devons franchir un deuxième col, très raide lui aussi, mais que nous franchissons tous en selle, la piste étant mieux marquée et dépourvue de graviers. L’oued Tanhart qui fait suite au col a coulé et son abankor nous offre une eau claire. Tandis que Ramran et Abdoul emplissent deux jerrycans, toujours en selle, je laisse mon chameau brouter un azawa pour une petite cure salée qui lui fera du bien en hiver. On dit que les jeunes feuilles d’azawa qui viennent de pousser après les pluies sont pendant huit jours, le meilleur des pâturages ; les huit jours suivants, c’est un aliment qui ne vaut pas grand-chose ; ensuite il devient n’benan, ce qui veut dire comme nul. Un peu en amont se trouve un bouquet de magnifiques figuiers. À l’abri de leur ombre pousse une végétation luxuriante et dense. Tandis que nos amis vont installer le bivouac en amont, nous nous attardons dans ce petit jardin saharien où pousse un mélange de plantes dont l’abondance et la variété nous étonne. Il y a là tahart-n-ebegi (Solanum nigrum), afarhalagh, tamagé, et plus rare, teleboret (Malva rotondifolia), etc.

Oued Tanhart et sommet d’Aleyum

Le vaste sommet volcanique qui domine la rive droite de l’oued s’appelle Aleyum (2201 m). Lors de nos différents passages, nous n’avons jamais eu le temps d’en atteindre le sommet, mais versant sud-sud-est, par des dalles granitiques peu inclinées, nous sommes montés jusqu’au vaste replat où se trouvent plusieurs monuments néolithiques dont un à antennes. De là, il est aisé de gagner le plateau sommital par un éboulis volcanique et un large couloir.

C’est en remontant la branche de gauche de l’oued Tanhart qu’il est possible de se rendre à l’ancien village des Dag Ghâli Kel Tanhart parfaitement dissimulé. C’est là que se trouvaient leurs silos à mil où, au retour de la caravane du Niger, les Touaregs entreposaient les réserves de cette céréale, alors base de leur nourriture. Le site, trop loin des routes et de la vie qui se modifiait semble avoir été abandonné dans les années 1960.

À la suite de l’assassinat du Père de Foucauld (1916) et du combat de l’Ilaman (1917), revers des troupes françaises qui y ont perdu onze des leurs, les Dag Ghâli se cachèrent avec familles et troupeaux dans cette région. Les personnes âgées, alors enfants à cette époque, ont raconté à Abdallah, qu’il était interdit de faire du feu à cause de l’odeur de la fumée et qu’on attachait la mâchoire des chiens pour les empêcher d’aboyer et celle des chèvres pour qu’elles ne puissent bêler.

C’est exactement au même endroit que nous avions bivouaqué en été 2009 et, à peine plus loin, qu’un guépard avait tué deux ânes et les avait en partie dévorés. Plus en aval, se trouve la région granitique appelée Akal Araren, le Pays jaune, à cause de la couleur de ses roches. On ne peut s’y aventurer qu’avec des ânes ou à pied car les oueds qui le traversent s’y faufilent par d’étroites gorges où se réfugient des oliviers aux troncs énormes. Cette région magnifique et solitaire pourrait parfaitement être appelée Akal-n-Esuf, le Pays de la Solitude !

Vue sur l’Akal Araren

– 17 novembre. Seuls, les glapissements de deux chacals se répondant ont troublé un instant la nuit. 2° au lever. La piste prend de l’altitude par une pente scabreuse et les chameaux donnent parfois de sérieux coups de rein pour surmonter certains passages. C’est le moment de rester vigilant si on ne veut pas se retrouver à terre ! Il est prévu de passer une journée au confluent des oueds Kala Tenet et Aha-n-Ideqan car nous désirons revoir les nombreuses gravures découvertes dans cette région au cours de voyages précédents, dont une « femme ouverte », d’autres disent « offerte », la seule qui semble avoir été repérée actuellement dans les hauteurs du Hoggar. Il faut tout d’abord conduire les chameaux vers un pâturage de qualité car aux alentours du bivouac, la pluie n’a rien fait pousser de valable pour les bêtes. Le programme de la journée ayant satisfait tous nos désirs, nous acceptons comme une récompense le menu du soir qui s’ouvre par une délicieuse ratatouille cuisinée par Ramran avec les légumes de son jardin de Tarumut.

Ce soir la parole sera plutôt mobilisée par Abdoul. Nous sommes dans une zone de vastes pâturages quand les pluies se succèdent en périodes à températures clémentes. La conversation va donc porter sur les animaux, qu’ils soient domestiques ou sauvages.

En parlant des chèvres, voilà ce que les gens de la région disent, attaque Abdoul. Ta-n-Ahaggar (celle du Hoggar central) tehugar, elle est forte comme les nobles. Ta-n-Arechum (celle de l’Arechum, la région piémont nord du Hoggar central) tequchem, elle a honte (parce qu’elle mange toute la journée sans grossir). Ta-n-Egiwan (la région entre les villages de Térhénanet et de Tagmart), tegewa (elle n’a rien à manger). Elle est toujours maigre.

Et Abdoul de poursuivre : L’aménokal Ahitarel (Ahitarel Ag Mohamed fut aménokal de 1877 à 1900) avait partagé le Hoggar entre les différentes tribus et leurs différentes fractions. Les Dag Ghâli de la fraction des Kel Ifragh avait reçu l’Akal Araren dans lequel nous nous trouvons ce soir. Là se situait leurs greniers à céréales et leur retraite en cas de guerre. Après des pluies fournies, le pâturage paraissait devenir excellent dans cette région et voilà qu’arrive l’aménokal dans l’oued Ebowel, sous la Tahat, en plein Akal Araren, le pays des Kel Ifragh. Ahitarel s’y installe avec tout son campement : ses gens en grand nombre, dont ses iklan (ses serviteurs), ses chèvres, ses moutons, ses ânes et ses chamelles. Pour être à l’aise dans les tentes, et pour faire la tagela (la galette) et la viande au « four », il a même apporté du sable, transporté par chameaux, car le petit gravier volcanique du fond des oueds de cette région ne convient pas comme tapis sous les tentes et pour la cuisson en abatul [32]. La nouvelle se répandit immédiatement chez les Kel Ifragh que le campement de l’aménokal s’était transportait chez eux, dans l’oued Ebowel. Aussitôt, l’amghar [33] de cette fraction de tribu, Ihema, vint trouver l’aménokal avec quelques personnes représentatives de ses gens et, sans perdre de temps, ils exposèrent à Ahitarel qu’il n’avait rien à faire sans autorisation sur un territoire que lui-même leur avait donné, quand, de plus, le pâturage n’avait pas encore suffisamment poussé en altitude et qu’eux-mêmes attendaient pour y amener leurs troupeaux, ajoutant que l’odeur de fumée des feux faisaient fuir les mouflons de leur terrain de chasse. Ils conclurent que s’il ne quittait pas le territoire, ils le lui rendraient mais ne lui régleraient plus la tiuse, l’impôt, dont ils étaient redevables. L’aménokal promit de plier bagages, s’excusa de ne pas avoir appliqué le droit coutumier et ne tarda pas à quitter l’Akal Araren. Ceci montre bien qu’être aménokal ne donnait pas un pouvoir absolu sur les autres tribus.

Village abandonné des Touaregs Dag Ghâli Kel Ifragh

C’est dans cette région que nous avions croisé, il y a quelques années, une troupe d’une trentaine d’ânes sauvages, la plus importante que nous ayons pu voir. L’un d’eux, avait une patte prise dans un piège radiaire. S’il avait réussi à couper avec ses dents la corde qui le reliait à un arbuste, il n’avait pas pu se débarrasser du corps du piège qui l’empêchait de courir. Ramran avait bien cherché à l’attraper pour le délivrer, hélas sans y parvenir. La pénurie de bois arrête là les récits. À 20h, à 1850 mètres, il fait 3°4.

– 18 novembre. Au lever, -0°2 à 6h. Ce sera le matin le plus froid que nous aurons durant ce voyage. Nous sommes loin du -18° qu’avait eu Odette près de l’Asekrem avec un groupe. Quant à moi, je n’ai jamais dépassé -15° dans les montagnes du Hoggar.

Les chefs précisent que nous avons le temps de passer la matinée à visiter avec eux le haut de l’oued Kala Tenet et que l’après-midi sera suffisante pour rejoindre l’abankor de l’oued Tahasa. Excellent ! Nous sommes dans une zone peu visitée qui nous réserve une belle surprise. Nous découvrons d’abord de nombreux restes d’anciens campements avec des agror [34], construits avec d’énormes pierres qui n’ont rien de comparables avec les constructions actuelles. À penser qu’autrefois ces agror pouvaient être attaqués, non seulement par des chacals, mais aussi par des hyènes rayées et tachetées, des lycaons, des léopards et peut-être même des lions. Les derniers de ces grands fauves ont dû disparaître au tout début des années 1800 car des histoires de lion traînent encore dans quelques mémoires locales. L’hyène rayée est devenue très rare dans le Hoggar. En 2009, l’une d’elle a été vue en Immidir par un jeune Touareg qui en a fait une description précise ainsi que de sa trace. Le charognard mangeait un âne crevé tandis que cinq chacals perchés sur une crête attendaient son départ pour avoir leur part du festin !

Sur les blocs rocheux contre lesquels s’appuient souvent les campements, nous pouvons voir de nombreuses gravures de type caballin et camelin, souvent associées à des inscriptions en caractères tifinagh [35]. Certaines sont aussi souvent récentes.

Nos amis tiennent à nous montrer des chevaux gravés sur le flanc d’un grand bloc. En contournant le bloc, je découvre, sur sa plus grande face, un nom et une date soigneusement gravé LACROIX 192. Qui a bien pu graver cette inscription placée à environ 1,70 m de hauteur sur une dalle verticale de roche dure, sans doute de la diorite ? Nous sommes dans un coin perdu. Les quelques scientifiques européens venus au Hoggar à cette époque sont connus. Plus tard, aucun Français ne semble avoir signalé cette curiosité hors de toute piste chamelière importante. Mystère ! Ramran est monté au sommet du rocher afin de déchiffrer une série d’inscriptions en tifinagh. Au bout de quelques instants, il remonte son chèche et éclate de rire ! Le dernier mot écrit (ou le premier puisqu’on peut écrire de droite à gauche, ou gauche à droite, de haut en bas ou de haut en bas), Ramran finit par nous le dire est akadil, le vagin. Et Abdoul d’éclater de rire lui aussi !

Très intrigué, je me suis demandé si ce Lacroix ne pourrait pas être le forban que Conrad Kilian avait accompagné au Hoggar à la recherche de la mine d’émeraudes supposée des Garamantes. Mission farfelue payée par un riche colon algérien d’origine suisse, Hürtreger, qui croyait dur comme fer à l’existence de cette mine. De retour en France, vérification faite, cette expédition n’était pas allée dans l’Atakor mais plus à l’est, à la Talerteba, un immense sommet volcanique en forme de plateau. De plus, elle avait eu lieu en 1922. Relisant l’ouvrage très romancé Conrad Kilian, explorateur souverain d’Euloge Boissonnade, je m’apercevrai que Lacroix avait déjà dirigé une première mission dont le géologue était un Suisse du nom de Butler. Elle n’avait pas réussie, ce qui avait entraîné la seconde. Partie en 1920, elle était peut-être parvenue en 1921 là où nous avons trouvé le nom de Lacroix gravé. À cette époque, on ne voyageait pas sans s’être signalé à Ouargla au commandement militaire français qui avait obligatoirement donné à la mission une escorte d’un ou deux méharistes. Il doit donc être possible de trouver au Fort de Vincennes, dans les archives de l’armée, l’itinéraire de cette première mission Lacroix. Elle permettrait de savoir exactement où s’était rendu ce dernier.

Oued Kala Tenet. Bloc portant la gravure de Lacroix 1921.

Vers midi, nous retournons au bivouac où Abdoul n’a pas perdu son temps. Après avoir regroupé les chameaux dispersés sur les pentes, il nous a préparé un couscous au lait. La recette est des plus faciles : faire chauffer le lait, y plonger le couscous et attendre qu’il gonfle ! Ramran qui se targue d’être un très bon cuisinier prétend que le couscous au lait n’est pas une nourriture d’awadem, d’un fils d’Adam, c’est-à-dire d’un homme ! Mais Abdoul lui rétorque qu’il est le roi du fast-food ! Nous, nous nous régalons.

L’après-midi, d’un pas rapide, nous arrivons au col d’Aha-n-Ekenesi, passage qui permet de descendre sur l’oued Titortorin. En tamahaq, le mot aha signifie le vallon et ékenesi, le hérisson. Ce mot s’emploie également pour désigner un olivier tondu par les incisives des mouflons et des ânes. Cette taille donne aux oliviers une forme en boule particulièrement compacte dont les feuilles deviennent minuscules et le bout des branches, épineux. Seul Abdoul descend sur son chameau la piste acrobatique du vallon.

L’oued Titortorin nous rappelle lui aussi quelques souvenirs. Le premier est cocasse. Un jour, tout près de notre halte de midi, nous avions observé deux akunder (rat des sables). Sortis chacun de leur trou, et peu inquiets de notre présence, ils se poursuivirent un moment pour terminer leur course par une rapide partie de « jambes en l’air » ! La fête terminée, sans un regard pour leur partenaire, ils s’en retournèrent dans leur terrier d’où ils ressortaient de temps à autre pour humer l’air. Désormais nous nommons entre nous ce lieu : Edeg-wa-n-Ikundaren, la Place des Rats des sables.

Rat des sables (akunder) sortant de son terrier.

C’est à quelques centaines de mètres en aval qu’en été 2009 se passa une autre scène qui aurait pu avoir des conséquences désastreuses. Nous avions fait boire nos chameaux au point d’eau appelé Afud-n-Azawa (Le Coude du Tamaris), puis nous les avions ramenés dans un petit bois d’azawa où il y avait malheureusement plusieurs lauriers roses. Tout en préparant le repas, assis autour du feu, les Touaregs surveillaient leurs bêtes du coin de l’œil car les feuilles de cet arbuste sont pour eux un poison mortel, même à petite dose. Soudain, Ramran et son frère bondirent sur leurs pieds : un chameau venait d’arracher quelques feuilles de laurier et commençait à les mâcher. Il ne les avait heureusement pas encore avalées et Ramran, plongeant sa main dans la gueule de l’animal, put en retirer le feuillage empoisonné. Puis on lui mit une grosse poignée de sable dans la gueule, moyen infaillible pour lui faire cracher tout ce qui aurait pu y rester. On alluma ensuite un feu dans lequel furent mises quelques branches vertes de lauriers afin de créer de la fumée dans laquelle fut maintenue un moment la tête du chameau, ceci pour le dégoûter de l’odeur de ce végétal et le faire s’en éloigner. Le traite­ment n’était pas terminé. Le pauvre chameau eut encore droit à supporter dans ses narines des feuilles de lauriers partiellement brûlées. Tout chameau qui ne connaît pas le laurier rose, soit parce qu’il vient du Niger ou du Mali, soit parce qu’il n’a pas appris avec sa mère à éviter le laurier, doit subir plusieurs fois ces traitement draconiens.

Soins à un chameau qui vient de manger des feuilles de lauriers

Nous remontons en selle pour franchir le col permettant de descendre sur l’oued de Tahasa où est prévu le bivouac. Passé le col, un beau paysage de granite s’offre à nous, animé au loin par la fuite de deux mouflons. Le premier est si gros, que je l’ai pris tout d’abord pour un âne ! Quittant la piste chamelière, ils disparaissent rapidement dans les rochers. Plus bas, nous faisons fuir deux escouades d’ânes sauvages qui se sauvent en trottinant. Enfin, arrivés dans l’oued Tahasa, nous manquons de surprendre un guépard dont les traces montrent qu’après nous avoir aperçus, il est descendu dans l’oued, y a marché tranquillement, puis s’est arrêté et, sans doute voyant que nous allons emprunter tout comme lui la terezit, le fond sableux de l’oued, il s’est enfui en courant pour gagner la zone rocheuse qui nous domine. Il a écrit son itinéraire pour ceux qui savent lire dans le fond de l’oued !

Notre étape se termine à l’abankor de Tahasa où l’on passe au rituel habituel… Les Touaregs déchargent les chameaux de bât, Odette et moi enlevons nos selles et entravons nos chameaux, puis si nous avons été assez rapides, nous aidons nos amis à décharger les bagages. La corvée de bois suit, ainsi que celle de l’eau. Cette dernière n’est pas trop pénible car l’abankor, signalé par quelques palmiers, est à moins de deux cents mètres et qu’un jerrycan suffit pour ce soir. Demain nous trouverons à nouveau de l’eau. De plus, il ne fait pas spécialement chaud et une gourde d’un litre d’eau est amplement suffisante pour la boisson de la journée. L’abankor permet une toilette rapide à qui en sent le besoin, et une lessive à qui tient à des vêtements propres. J’avoue pour ma part de ne pas faire beaucoup d’efforts, me contentant de me raser avec un bol d’eau chaude tous les quatre jours, et encore, s’il n’y a pas de vent !

Le bois n’est pas facile à trouver ici. Le point d’eau est un lieu de passage et la piste chamelière Wa-n-Têknewen est la seule de cette région. Elle permet de passer du sud au nord, et de se rendre au village d’Herhafeq, par exemple, écrit sur les cartes Hirafok. À ce propos, nous savons que les Kel Herhafeq sont une fraction des Dag Ghâli et Ramran nous fait remarquer que les Dag Ghâli prononcent et écrivent Herhafeq en tifinagh et que les Adjuh-n-Téhélé disent Hirafok. Quant aux Ikufar [36], il précise qu’ils doivent respecter prononciation et écriture des Dag Ghâli puisque ce village est sur leur territoire.

Il reste encore à préparer thé et repas du soir, mais auparavant, il y a maintenant en pays touareg une occupation à réaliser qui n’existait pas jusqu’à ces temps derniers : téléphoner pour prendre des nouvelles de la famille, en donner des voyageurs et du lieu d’où l’on téléphone. Pas de montagnes importantes entre nous et l’Asekrem où il y a un relais (ou une antenne), cela doit marcher. On ne téléphonera ni à Tagmart pour Abdoul, ni à Tarumut pour Ramran car il n’est pas encore possible de joindre ces villages. Il faut donc appeler quelqu’un de la famille ou un ami qui transmettra ensuite les nouvelles depuis Tamanghasset. Ramran, le premier, parvient à joindre Tamanghasset :

Salam alikum, awa nek Ramran, ma tulid…Que le salut soit sur vous. C’est moi Ramran, comment vas-tu…

Il écourte les formules de politesse rituelles et il passe vite aux isalan [37] importantes. Inutile de traîner en longueur, batterie et carte coûtent cher et ne se trouvent pas encore sur les pistes du Hoggar ! Pendant ce temps, Abdoul se bat avec son téléphone. Il le monte et le démonte, change de batterie. Essaie ensuite celle de Ramran. Non, l’appareil n’est plus que « zubia« , mot arabe très employé pour signifier « ordures ». Avec l’appareil de Ramran, il en commande un autre que le chauffeur qui viendra nous chercher près d’Herhafeq, lui ramènera. Tout cela a bien pris plus d’une heure. Certains Touaregs possèdent même un téléphone satellite qu’ils savent alimenter avec un chargeur solaire. En novembre 2010, nous étions en Immidir et notre guide téléphonait de temps à autre à son frère en pèlerinage à La Mecque. Pas plus difficile que ça ! Avant l’introduction du téléphone dans le monde touareg, les formules de politesse se prolongeaient longuement. Actuellement, par téléphone, on les abrège, économie oblige ! Entre personnes du même âge ou entre amis, le téléphone va certainement entraîner un rituel plus court et expéditif !

– 19 novembre. Le beau temps continue, juste un peu de vent. Nous sommes encore à 1950m mais nous allons désormais quitter la haute région du Hoggar en nous éloignant vers le nord, pour gagner l’Arechum, mot qui signifie « gros melon ».

Pour commencer la journée, nous quittons l’oued Tahasa car il se faufile dans de profondes gorges sans la moindre piste. À l’ouest, nous avons toujours les magnifiques granites de l’Akal Araren. De ce côté-ci, la région est reste très difficile à parcourir car les pistes, peu fréquentées de nos jours, y sont malaisées à repérer. D’avoir vu l’Akal Araren du haut de la Tahat nous avait donné l’idée de le découvrir et nous y avons fait plusieurs voyages sans jamais être déçus. Une zone de collines suivie d’une belle descente nous conduit dans l’oued Ebowel. Abdoul-œil-de-chacal vient d’apercevoir une chamelle qui, d’après la taille minuscule de son chamelon, vient certainement de mettre bas. Il ne se trompe pas… Le placenta traîne sur la piste. La chamelle reste à côté de son nouveau-né qui tient à peine sur ses pattes mais parvient néanmoins à trouver les pis de sa mère. Nous avons tous la même pensée : pourvu que le guépard dont nous avons vu la trace hier soir ne passe pas par-là !

À midi, des frelons tournent autour de nous, attirés par la viande séchée, le sucre et nos derniers fruits. C’est la preuve que nous avons perdu de l’altitude car ils n’aiment pas le froid et, en effet, nous bivouaquons le soir à 1413m, à la même altitude que Tamanghasset, mais bien plus haut que Chamonix qui n’est qu’à 1037 m !

Tarda, le chat sauvage, relativement fréquent au Hoggar, est le sujet de la soirée. Ramran nous raconte que sa chatte domestique, lorsqu’elle est en chaleur, s’éloigne du village et va miauler un peu plus loin pour attirer les chats sauvages qui ne se font pas prier pour la couvrir. Le croisement donne, paraît-il, de petits chats très vigoureux qui restent au village.

– 20 novembre. Dans la nuit, bien qu’entravés, les chameaux se sont sauvés afin de retrouver les beaux pâturages dont ils avaient profité en montagne. Abdoul, dont c’est le travail de les ramener chaque matin, ne les retrouve qu’au pied d’un col difficile que nous avons descendu hier après-midi mais, qu’entravés, les chameaux n’ont pas pu franchir. Abdoul finit bientôt par nous rejoindre, monté à cru sur un chameau qui trottine. Le chargement se fait à un train d’enfer pour rattraper le temps perdu. Peu après notre départ, une vieille chamelle nous rejoint, marquée à la tribu des Aït Loaien :

Elle a au moins vingt ans ! Observe Abdoul. Elle suit nos chameaux en espérant qu’il y a parmi eux un amali, un étalon !

Si vieille, elle peut encore tenter un amali et faire un petit ?

Bien sûr. Regarde, elle sent l’endroit des bourses coupées d’un chameau de bât !

Peu inspirée, elle abandonne notre caravane.

Nous sommes parvenus à une vaste plaine où nous avions dormi en été 2005. L’endroit nous avait été conseillé par un jeune Aït Loaien, Mohamed Ag Ida, que nous avions rencontré dans l’oued Akiaï.

N’entrez surtout pas dans l’oued Têknewen ! On ne peut y dormir tant il y a de moustiques, nous avait-il prévenus.

Après nous avoir accompagnés jusqu’à un grand acacia, il nous avait aidés à décharger les chameaux. Abdallah lui avait alors demandé s’il avait une chèvre à vendre. Le campement du jeune homme avait effectivement une bête à nous proposer, un jeune bouc bien en chair, à 3 500 DA.

Ihé abareqa (il est dans la piste), dit Abdallah, expression pour dire que le prix convenait.

Sitôt dit, sitôt tué par Ramran et dépecé avec l’aide de Mohamed. On fit immédiatement elmelfuf, les brochettes, avec deux fines branches d’azawa que deux enfants du campement, attirés par le passage des voyageurs, étaient allés couper. Les enfants partagèrent les brochettes de foie et de cœur avec nous, mais burent leur thé un peu à l’écart comme c’est l’usage chez les Touaregs. Chacun à sa place, les enfants n’ont pas à se mêler des conver­sations des adultes. Odette et moi avions eu droit à un rognon grillé sur des braises… Mohamed et un enfant emportèrent chez eux la peau, les tripes et la tête du bouc puis Mohamed que nous avions invité nous rejoignit pour le dîner. Nous comptions beaucoup sur lui pour apprendre le nom des oueds d’une région que nous allions traverser pour la première fois, l’emplacement des points d’eau et où se trouvait la meilleure piste pour regagner le centre du Hoggar. Les conversations allèrent bon train. J’avais noté sur mon carnet : « Abdallah est déchaîné. Ramran écoute ! ». Nous ne perdîmes pas une miette de ce qui se raconta et nous allâmes nous coucher fort tard. Le lendemain, en allant chercher les chameaux, Abdallah rencontra Ida, le père de Mohamed, qui lui demanda si l’akafar n’était pas Bernouze qu’il avait rencontré une fois en Téfedest ! Difficile de passer inaperçu dans un pays aussi peu peuplé.

Depuis que nous avons débouché dans la plaine, nous avons quitté le pays des Dag Ghâli pour entrer dans celui des Iseqamaren. Contrairement à ce qu’un étranger pourrait penser, les frontières des territoires tribaux sont très exactement délimitées. Il est prudent de les respecter et de ne pas en oublier les coutumes. Nous n’avons personne aujourd’hui pour nous indiquer la piste que nous désirons suivre. Abdoul a eu à Tamanghasset quelques renseignements plus ou moins précis. Il va falloir faire au mieux pour nous diriger le plus exactement possible. L’itinéraire que j’ai préparé sur la carte au 1 : 200 000e passe au sud d’une grosse montagne tabulaire volcanique du nom de Sel Drar, au pied de laquelle des enfants gardent des chevreaux. Voici ensuite le grand oued Iseqarasen dont, loin en amont, se trouve l’importante guelta proche de la piste routière Tamanghasset-Herhafeq où des barbeaux [38] résistent aux crues les plus violentes. Elle permit au capitaine Florimond, chef de l’Annexe du Hoggar, d’empoissonner la guelta Afilal, très connue elle aussi. Dans cette dernière, l’opération a réussi puisque des barbeaux mesurant jusqu’à trente centimètres y persistent. Par contre les grenouilles mises à la même époque dans l’oued Tarumut, l’oued de Tamanghasset, ont disparu après avoir résisté une cinquantaine d’années, vraisemblablement emportées par des crues.

Dans l’oued Iseqarasen, nous dérangeons quelques chameaux en liberté, parmi lesquels se trouvent une chamelle et son chamelon d’environ un an, disent nos amis. Voilà qui fait parfaitement notre affaire car un chercheur algérien, Farid Belbachir, qui prépare une thèse sur le guépard dans un laboratoire de Londres, a besoin de photos de chamelons d’âges divers. Nous avons eu hier, celui du chamelon qui venait de naître, aujourd’hui celui d’un an, la collection est en passe de se compléter !

Un peu plus loin, c’est un campement sur le départ en taglé que nous apercevons, chameaux et ânes déjà chargés pour se rendre dans les pâturages de l’Atakor. Quelques jeunes filles traversent la piste devant nous. Leur timidité les empêche de s’arrêter pour demander ce que nous avons vu comme pâturage durant notre voyage.

Suit la traversée d’un manzaz, plateau volcanique, fort désagréable pour les soles des chameaux, puis une plaine où passe un oued dominé par une crête rocheuse curieusement décorée jusqu’à son sommet par une belle pente de sable clair. Pour terminer la matinée, nous est offert un long passage en balcon surplombant un oued étroit taillé dans la roche. En selle, on se rassure en faisant confiance au pied montagnard de nos chameaux, mais le regard reste attentif aux difficultés de la piste plutôt que d’admirer la sauvagerie des lieux ! L’arrivée dans l’oued Zerzawa, véritable forêt d’acacias, est une vraie détente, pour les chameaux et pour leurs cavaliers. Ici, pas de problème de bois pour préparer le déjeuner. Cette abondance de combustible confirme bien que la grande piste pour Herhafeq passe ailleurs… Pendant que la cuisine se prépare, nous nous occupons de vérifier sur la carte si le point où nous sommes arrivés est bien celui que nous pensons et de trouver la meilleure échappatoire pour sortir des gorges de Zerzawa où nous sommes descendus. Ramran va discrètement prospecter en aval et revient en disant qu’il y a certainement une possibilité de piste rive droite. Peut-être, cependant la carte semble montrer des pentes très raides. Je penche plutôt pour remonter l’oued sur deux kilomètres afin de prendre rive droite une petite vallée où doit passer la grande piste que nous avons manquée. Libre aux chefs de choisir entre les deux possibilités. Ma proposition finit par l’emporter.

L’oued, tout d’abord facile, est rapidement occupé en partie par un agelmam où, par précaution, nous faisons boire ceux des chameaux qui sont assoiffés et où nous complétons notre réserve d’eau en prévision du futur. Ne nous sommes-nous pas fourrés dans un piège en remontant l’oued ? Personne ne pipe mot… L’oued est maintenant barré par un amekres. Ici, va se décider notre sort ! Au-dessus de dalles peu inclinées où les soles des chameaux adhèrent parfaitement, nous découvrons une portion de piste bien aménagée permettant de contourner l’amekres. Ouf ! Soulagés, nous savons que cette piste conduit quelque part ! Nous parvenons bientôt au point où je pensais qu’il faudrait quitter l’oued Zerzawa. Une piste importante monte en effet rive droite et, au moment où nous allons nous mettre en selle, Abdoul nous désigne dans l’oued le palmier près duquel nous avions bivouaqué en 2005 après une rude étape qui évitait par l’amont une longue portion de profondes gorges à la multitude de poches d’eau remplies de petits têtards noirs.

Corvée d’eau dans l’oued Zerzawa.

Durant la fin d’après-midi, nous restons à chameau, même pas pour prendre pied sur le minuscule manzaz qui nous sépare de l’oued Ahates. J’appellerai ce col Téhé-Ta-n-Terz-Erori, le Col-qui-Casse-le-Dos, car la descente de grandes marches de basalte, versant Ahates, fut terrible non seulement pour notre dos, car nous n’avons pas quitté nos selles, mais aussi pour l’échine des chameaux. La piste d’Herhafeq continue vers l’est, ce n’est plus notre itinéraire. En l’abandonnant, nous quittons le terrain scabreux des oueds étroits et des montagnes. Devant nous, la plaine et de grands oueds où les chameaux peuvent reprendre leur pas normal. L’oued Ahates et ses nombreux tamat et abser [39] accueille notre bivouac. Le bois ne manque pas. C’est le moment de mettre une tagela au menu. Un feu généreux est donc vite allumé tandis que nous installons le bivouac.

De la provision de bois s’échappe un agaraia [40], un gecko. Le pauvre a eu la chance d’échapper aux flammes. Sachant le sort que lui réservent les Touaregs qui considèrent sa morsure comme très dangereuse, je le saisis derrière la tête malgré les protestations de mes amis et vais le libérer sur le tronc d’un acacia plein de trous où il disparaît sans demander son reste !

La soirée ne s’arrête pas là car au moment de nous coucher, Abdoul revient vers le camp avec les chameaux qui étaient en train de reprendre, tout comme hier, la piste du Hoggar. Il faut immédiatement resserrer leurs entraves. Ramran en profite pour raconter qu’il n’y a jamais d’accident pour les chameaux entravés courts. De plus, ils mangent mieux qu’entravés longs car ils ne peuvent pas se sauver. Ils ne pensent plus qu’à se nourrir sur place. Il est vrai qu’avec une entrave longue, il est connu que le pied arrière, dans un grand pas ou en voulant chasser des mouches, peut se glisser devant l’entrave, l’animal ne pouvant plus le dégager. En se débattant, il peut arriver à se casser la patte prisonnière. Nous sommes à 1400 mètres. 13°9 à 20h30.

– 21 novembre. On se plaint des moustiques. Pas tellement de leurs piqûres mais de leur bruit horripilant !

Tadest ugier akhu ! annonce Ramran en pliant duvet et couvertures. Le moustique n’est pas un animal (sous-entendu, fréquentable) !

Entravés serrés, les chameaux sont restés sagement près du camp. Jusqu’à minuit, à chaque réveil, nous les avons entendus manger dans les acacias voisins. Le préposé aux chameaux, Abdoul, n’aura pas à courir ce matin pendant une heure ou plus pour les retrouver et les ramener.

Désireux de faire quelques photos du bivouac, Odette et moi laissons nos amis préparer le départ. Nous rejoignons le début d’une longue arête de roche de filon qui longe la rive droite de l’oued. Bien nous en prend, l’arête regorge de gravures de belle qualité. Sans le savoir, nous avons atteint l’un des buts de notre voyage qui était de trouver et de voir les sites de gravures sur lesquels le préhistorien Franz Trost avait travaillé de 1975 à 1979. Ils se situent dans les oueds Ahates, Imutal et surtout Egieg. Nous ignorions que nous étions déjà dans l’oued Ahates car la carte le dénommait oued Hantessila, et nous apprendrons dans deux jours que l’oued Aha-n-Tesila, le Vallon-de-la-Tache-Blanche, se trouve nettement plus à l’ouest, au pied de la pente de sable (la « Tache blanche ») vue la veille. En voyant ces gravures à portée de véhicules 4×4, nous supposons que Franz Trost les a vues et recensées car certains blocs gravés sont coiffés d’un caillou. De retour en France, les photos et les relevés des gravures de Franz Trost dans un de ses ouvrages, nous donnèrent raison.

Il serait fastidieux de décrire toutes les gravures qui se trouvent sur les crêtes bordant les deux rives d’Ahates. Elles sont innombrables. La grande faune sauvage est fortement représentée avec des éléphants, des rhinocéros, des lions, des girafes, de grandes antilopes, des autruches et de nombreux bovinés aux cornages de formes diverses. Les moutons, chèvres, chevaux et chameaux sont pratiquement inexistants. En revanche, les dessins, parfois de grandes tailles, représentant des cercles en spirales, des successions de ce type de cercles reliés les uns aux autres, des chevrons, des ondulations, des soleils, décorent de nombreux blocs. Ramran et Abdoul, ne perdent pas de temps pour parcourir eux aussi une partie des crêtes. Tout comme nous, c’est bien la première fois qu’ils voient autant de gravures rassemblées, d’une telle variété et dans un aussi petit espace. Cependant, comme il n’est pas indiqué d’immobiliser la caravane chargée pendant longtemps, nous décidons de faire halte un peu en aval dans l’oued Ahates, ce qui nous permettra de visiter ce site de gravures tout à loisir. L’étape n’aura pas duré plus d’une heure de marche !

– Konjéful imnas ahel-wa-r ! C’est congé pour les chameaux aujourd’hui, font remarquer les Touaregs en riant.

Une fois la caravane déchargée, Abdoul et Ramran partent eux aussi à la découverte de bloc en bloc pour nous indiquer bientôt les belles « prises » et celles que nous devons laisser de côté, qui ne sont d’ailleurs pas toujours les moins intéressantes ! Chacun ses goûts, mais ils reviennent souvent sur leur verdict après explications. Au moment du déjeuner, le vent à peine ressenti dans la matinée, devient de plus en plus violent ; aucune grande montagne ici ne le freine.

Ce matin, nos compagnons ont eu le temps de parcourir une troisième crête qui débute au bord de la rive droite d’Ahates et qui, au nord, va, jusqu’à une branche de l’oued Imutal. Ils ont marqué d’une ou deux pierres les gravures qui leur paraissaient intéressantes pour nous. Nous partons sans tarder pendant qu’ils font une petite telemaq [41] avant de repartir ataram [42] pour installer le camp dans l’oued Imutal

Bivouac dans l’oued Imutal.

La description de ce que Ramran et Abdallah ont vu est alléchante ! Et dès les premiers blocs de la crête, le défilé des gravures s’enchaîne. Les plus curieuses que nous voyons sont celles d’une dalle couverte de poissons aux queues bifides et dont l’un semble avoir une nageoire dorsale. Ils ont des formes de silures. Nous verrons aussi une tortue, gravure jamais répertoriée au Hoggar, dans tous les sites que nous connaissons. Malheureusement, nous ne trouvons pas le théranthrope à tête de chacal doté d’un énorme sexe reproduit dans l’ouvrage de Trost.

En fin d’après-midi, les yeux repus, nous abandonnons la crête pour rejoindre le campement où nos amis sont tout fiers de nous annoncer qu’ils ont vu des jeunes filles Iseqamaren avec un troupeau de chèvres, mais qu’elles ont pris la poudre d’escampette en les voyant ! Ce n’est donc pas la peine de compter sur une tindé [43] pour ce soir ! De toute façon, il y a longtemps que nous avons passé l’âge de nous rendre à une telle soirée ! Au loin, à environ un peu plus de 3 km, on aperçoit quelques voitures sur la piste routière qui va de la transsaharienne à Herhafeq, Idelès, Tazrouk ou Djanet.

La discussion porte ce soir sur la nourriture bien que nous ne soyons pas spécialement affamés. Ramran, tout en cuisinant, raconte qu’en 1994, il était parti de son village pour aller à la recherche des tirfas, des truffes blanches, et que très vite il avait trouvé une tarfes si énorme qu’il l’avait prise pour un lièvre tapi ! Avec cette exceptionnelle trouvaille, il était possible de faire un plat à elle seule, aussi était-il revenu au village sans se fatiguer à plus de recherches. Il est certain que les tirfas coupées en morceaux et revenues dans la marmite avec du beurre fondu sont un plat délectable, mais rare au Hoggar. Voilà ce qui est dit à propos des tirfas : Awa-n-hagen tinaqas udi melen ed tirfas ! « Ce qui est le mieux à raconter, c’est le beurre blanc (frais et non cuit) avec les truffes blanches » !

On passe ensuite à l’alimentation en période de famine, du temps où il fallait se nourrir de plantes et de graines ramassées sur place. Il semble qu’on ne regrette plus du tout ces temps difficiles !

– Pour ezeyan (Asphodelus tenuifolius) : Ezeyan zei. ekcherkawen zei ed igmoden zei. « L’ezeyan glisse (quand on le ramasse) ; glisse quand on le mange et glisse quand on le défèque ». Sous entendu, ce végétal n’a aucun intérêt, il passe dans le tube digestif sans s’y arrêter.

Pour ulul, la graine de tulult (Stipagrostis pungens) : Ulul ulul kud teded ed melul egdes udi ed yeylul ulul ulul ! La graine de tulult si tu la piles jusqu’à ce qu’elle blanchisse, tu la mets dans le beurre fondue jusqu’à ce quelle flotte, (mais) ulul (reste) ulul ! Autrement dit, cette graine n’a aucune valeur nutritive et même avec du beurre, elle reste ce quelle est.

Et Ramran de conclure avec tewent, la mante religieuse : Quand elle monte sur quelqu’un, c’est le signe qu’il va bien manger !

– 22 novembre. Le grand beau persiste. La grande plaine d’Imutal est traversée d’un pas rapide. Elle avait largement trois kilomètres. La piste routière, en pleins travaux, est enlevée, elle, au pas de charge car de gros camions transportant de l’argile veulent la place. Le wali de Tamanghasset s’est, paraît-il, fâché devant la lenteur des travaux qui doivent conduire à transformer la piste routière en une large route moderne jusqu’à Idelès. De cette agglomération à Tazrouk, la route a déjà reçu son revêtement. Désormais, nous ne connaissons plus la piste.

L’informateur d’Abdoul lui a dit : Impossible d’aller directement jusqu’aux gravures à cause du relief. Depuis la plaine d’Imutal, après avoir traversé la route, vous devez passer à gauche entre deux manzaz, suivre un moment l’oued Eméharagélé puis vous diriger vers le nord jusqu’à ce que vous dominiez une grande plaine, confluent de l’oued Herhafeq et de l’oued Egieg. Il faut alors descendre dans la plaine et, en vous dirigeant nord-nord-est, vous trouverez l’oued Egieg que vous n’aurez plus qu’à remonter jusqu’aux gravures.

Tout paraît simple quand on écoute, mais on ne saisit pas toujours les distances entre chaque point. Sur le terrain, c’est autre chose : il est souvent prudent de faire une petite reconnaissance à pied avant d’emprunter une piste secondaire. En fait, nous trouvons facilement notre chemin jusqu’au-dessus du confluent des deux grands oueds. Une portion de piste à l’abandon nous conduit dans ce dernier, envahi par une belle végétation de tamaris et d’acacias. Quelques ânes se sauvent à notre approche. Nous voici dans l’oued Egieg où des traces de voitures montrent qu’il ne doit pas présenter de difficulté pour les chameaux. Donc, en selle ! Les chameaux avancent rapidement sur le fond large d’oued dont la dernière crue a durci la terezit. On peut remarquer qu’il n’y a pas eu de nouvelle végétation bien que l’oued ait coulé. Quant à l’ancienne, elle est pratiquement sèche, à part une sorte de petit roseau (qui n’en est pas) appelés taïsest, [44] très abondant et rongé par les ânes. Plus haut, la carte montre un passage dans des gorges de modeste importance que la piste routière (qui n’y figure pas) évite partiellement. La carte signale aussi qu’au débouché des gorges, se trouvent plusieurs points d’eau successifs. En fait de grandes gueltas, nous ne trouvons qu’une poche d’eau très modeste au fond rocheux, suffisante cependant pour remplir un jerrycan. Pendant que la corvée se fasse, Odette et moi escaladons les blocs d’une petite arête et, bonheur, nous découvrons les premières gravures du site d’Egieg, que nous pensions beaucoup plus haut dans l’oued. La chance est donc encore une fois avec nous. Les plateaux se sont éloignés et des arêtes de filons particulièrement durs sillonnent sud-nord la vaste vallée où nous venons d’arriver et où nous faisons halte pour la journée tant avons-nous hâte de parcourir ces arêtes. Deux équipes de prospection sont constituées pour gagner du temps : Abdallah et Ramran sur une arête et nous sur l’arête parallèle. Rendez-vous en fin de parcours.

La grande faune défile : éléphants, rhinocéros, lions, girafes, antilopes, autruches. L’arête offre aussi des gravures de bovinés, d’ovales ou de « sandales », de dessins de toutes sortes en cercles concentriques, en spirales, en chevrons, de femmes ouvertes et d’anthropomorphes. Pour finir, nous trouverons une amusante gravure exécutée par un enfant représentant une voiture 4×4, des chameaux dont un est monté, un âne, des personnages, un chien, des chèvres, toute la vie actuelle d’un campement ! Ayant « terminé » leur arête, nos deux amis nous croisent dégoûtés d’avoir vu autant d’éléphants, de rhinocéros, de girafes et de bovinés, un peu comme, chez nous, quand on a voulu tout voir dans un grand musée !

En arrivant dans l’oued, ils rencontrent des Iseqamaren Kel Uhet en 4×4 qui déménagent de la Téfedest où la sécheresse sévit pour se rendre dans l’Atakor. Une chèvre momentanément aveugle est du voyage. Il est courant que les petits poils de la taïnast sèche, la vipérine, rendent aveugles les animaux qui la broutent. Ce malheur peut arriver aux chameaux, ce qui est beaucoup plus ennuyeux pour le nourrir, le temps que ces petits poils s’évacuent.

Ramran ce soir prépare des frites bien dorées. C’est la fête ! Les frites sont devenues un plat très apprécié par les Touaregs, mais c’est la première fois que nous en dégustons en voyage. Je soupçonne Ramran de convoiter sa « troisième fourchette », qu’il obtiendra sans peine si nous participons au jury. Il la mérite amplement !

20h40, le vent est tombé ; les discussions reprennent. Nous savons depuis longtemps que le père d’Abdallah, Khabti Ag Abahag avait été le guide au Hoggar de Jean Malaurie alors qu’il commençait sa carrière d’ethnologue. Mais ce soir, Abdoul nous apprend qu’il a aussi été le guide d’Henri Lhote. Khabti se préparait à aller en caravane au Niger, quand l’aménokal Akhamuk lui demanda d’accompagner Lhote à Mertoutek, en Téfedest.

Je ne suis jamais allé à Mertoutek, s’était étonné Khabti, et j’ignore l’itinéraire pour m’y rendre…

Débrouille-toi, mais il faut que tu conduises Lhote à Mertoutek !

Refuser d’obéir à l’aménokal n’était pas envisageable, même s’il devait annuler des mois de caravane pour apporter le sel de l’Amadror à Tahoua, au Niger, et d’en ramener le mil permettant à son campement de vivre près d’un an. Muni de quelques renseignements, Khabti partit donc avec Lhote, sans lui dire qu’il ne s’était jamais rendu à Mertoutek ! Après avoir traversé l’oued I-n-Amertek, Khabti décida de faire halte dans ce qu’il pensait être l’oued Mertoutek. Il estimait ne pas être loin du village et prit le prétexte de chercher un pâturage pour les chameaux pour s’éclipser afin de trouver le petit centre de culture. Bientôt, il aperçu les palmiers du village. Ce n’était pas la peine d’aller plus loin, il avait découvert ce qu’il voulait. Le lendemain, sans rien dire à Lhote de son équipée de la veille, il le conduisit à Mertoutek. Un guide, Yussein Ag Mohamed et un porteur furent engagés au village. Tandis que Lhote et ses deux nouveaux compagnons partaient pour trois jours dans la montagne voir les peintures découvertes par la mission Coche, Khabti demeura, à la garde des chameaux.

En recherchant cette histoire dans l’ouvrage de Lhote, Dans les campements touaregs (p. 237), je l’ai retrouvée, mais elle ne correspond pas exactement au récit du fils de Khabti. Les deux voyages se passent toutefois en 1940. Lhote partit de Tamanghaset. Pourquoi Lhote écrit-il dans son récit qu’il était accompagné par un guide Kel-I-n-Rar, du nom d’Amertek, qui ne connaissait pas la piste et qui n’était pas dans sa région tribale, alors que l’aménokal lui avait donné un guide qui connaissait une grande partie de la piste bien connue des caravaniers se rendant à la saline de l’Amadror, une piste classique passant par l’oued I-n-Dalag, le col de Bédergemu, les gueltas d’Iseqarasen, le village d’Herhafeq, des lieux qui se trouvent sur le territoire de sa tribu. Cinq autres détails m’obligent à penser que c’est bien Khabti qui a accompagné Lhote : le passage sans discussion d’un Kel-I-n-Rar au village Dag Ghâli d’Herhafeq, le nom d’Amertek qui n’est pas un nom d’homme chez les Touaregs (Ch. de Foucauld, p. 319) et qui semble avoir été pêché (à sec !) dans l’oued I-n-Amertek que les deux compagnons avaient traversé; enfin, les photos (p. 225), qui me rappellent la façon de se chécher de Khabti, et surtout (p. 240) celle du guide « Amertek » réparant ses imerkeden, sandales typiquement Dag Ghâli ! Pour quelle raison Lhote a-t-il modifié le nom de son guide ? Je crois que nous ne le saurons jamais ! Lhote séjourna plus tard longtemps chez les Dag Ghâli Kel Tamanghaset, au campement où se trouvait Khabti, afin de préparer son ouvrage Les Touaregs du Hoggar. Il laissa son nom aux lames de rasoir, très rares à cette époque dans le pays. En effet, quand les Touaregs voulaient se raser, ce qui n’était heureusement pas fréquent, ils demandaient à Lhote un elmusi-wa-n-tamart, un « couteau-à-barbe » qui devint bientôt une « lote » ! Lhote ne retourna chez les Kel Tamanghaset que des années plus tard. À Rambéchicha [45], une femme de ce campement qui lui en faisait le reproche, le préhistorien répondit :

– Ehi teneied neyqem. Quand tu me verras, je te verrai. C’est-à-dire : « Contente-toi de me voir, quand j’ai l’occasion de te voir ».

Les discussions continuent ensuite sur les maladies : prostate, diabète, hémorroïdes, sida… maladie bien connue à Tamanghaset qui était à une époque une des villes d’Algérie les plus touchées par ce fléau. Des campagnes avaient été lancées dans tout le pays pour mettre en garde la population. À Tamanghaset, la radio locale avait fait une émission en tamahaq et le speaker, que tout le monde touareg connaissait, avait été obligé d’aborder de vive et intelligible voix un sujet tabou, les rapports sexuels entre l’homme et la femme. Comment se protéger de la maladie ? Il avait trouvé cette métaphore qui est restée célèbre :

– Dar enmanri djir tamet d’ales ilzem abelbod yen wa-n-plastik !

Dans le combat entre la femme et l’homme, il est préférable de mettre un sac plastique (un préservatif) ! Mais où ? Sur la tête ? Après avoir ri à ce vieux souvenir et pour clore le débat médical, la jaunisse est sur la sellette. Elle est connue sous le nom de tindekrat. Le remède conseillé est de l’afesor (Fagonia bruguieri) pilé, à manger avec du foie peu cuit. Les chèvres sont aussi sujettes à cette maladie appelée alors tahararat qu’elles contractent lorsqu’elles mangent beaucoup de tahanetnet (Fagonia flamandi).

– 23 novembre. Au réveil, un coup d’œil à la lune montre qu’elle n’est plus qu’un petit croissant se frayant avec peine un passage au milieu de nuages qui ont envahi le ciel pendant la nuit. Abdoul, assis devant le feu, repousse de la main une braise échappée du feu. Bien avant 8 heures, nous voilà tous les quatre sur le terrain, impatients de poursuivre nos recherches. L’inspection de la première arête ne manque pas d’intérêt et se poursuit jusqu’au plateau dominant l’oued, ce qui nous permet d’avoir une vue d’ensemble sur cet immense site de gravures. Ensuite, retour au camp pour se refaire une santé avec des dattes et du fromage. Moins de découvertes en fin de matinée, mais tout de même quelques belles satisfactions, rive gauche. Dans l’après-midi, une courte exploration nous conduit au-dessus de quelques ikebran près desquelles s’activent des femmes. À part quelques rares gravures récentes d’enfant, ce site ne présente pas d’intérêt et nous revenons au camp où Abdoul et Ramran s’affairent autour des chameaux. Il est prévu de visiter l’amont de l’oued où la carte montre un autre vaste élargissement, confluent de deux oueds. Nous espérons y voir d’autres filons à gravures…

Nous montons sur nos chameaux, dépassons un puits cimenté, une maison en dur et quelques huttes en voie d’extinction, ainsi qu’une zone de jardins bien entretenus où poussent de grands palmiers, des figuiers et des arbres fruitiers. Suit une piste routière qui permet de gagner aisément Herhafeq. Arrivés à un petit col avec vue sur l’élargissement d’Egieg, nous nous apercevons que, si la région semble très belle, elle est entièrement granitique et que les arêtes repérées sur la carte n’ont aucune ressemblance avec celles en roche de filon, riches en gravures, que nous venons de parcourir. Nous ne sommes pas pressés par le temps et nous décidons de revenir d’où nous venons et de consacrer encore une journée aux arêtes que nous n’avons pas visitées. Sage décision qui va nous permettre de voir de belles gravures qui nous avaient échappé.

Région supérieure de l’oued Egieg.

Lorsque nous passons près du puits, un Touareg en train de puiser de l’eau vient nous saluer. Abdoul et Ramran se font connaître. Cet homme s’appelle Mohamed Ag Akena. C’est son propre frère qui, à Tamanghasset, a fourni à Abdoul les renseignements permettant de gagner l’oued Egieg et qui lui a recommandé de s’adresser à son frère Mohamed pour se faire indiquer les gravures. Rendez-vous est pris pour le soir ; il sera notre invité. Avant de poursuivre notre route, il me dit qu’il m’a rencontré près de l’Asekrem, sans doute en 1975. J’étais avec Entayent, et il m’avait montré sa carte d’identité pour que je voie son âge : nous étions tous les deux conscrits de 1936 ! Au camp que nous venons d’installer dans l’oued Wa-Melen arrive bien vite un habitant des ikebran. Puis dans la nuit, on entend les cris de Mohamed Ag Akena qui nous cherche, croyant que nous nous sommes installés beaucoup plus en aval. Il nous rejoint avec une botte de menthe fraîche à la main. Pas de perte de temps : on s’enquiert du nom des oueds, de la piste future, de l’eau, du pâturage, de l’emplacement des campements. Mohamed confirme que les gravures que nous avons trouvées sont bien celles signalées par Trost et qu’il n’a jamais entendu dire qu’il y en ait en amont de l’oued, à part quelques-unes près du dernier point d’eau que nous rencontrerons, l’anu (puits) Egieg de la carte certainement. Il ne les a pas vues. Il ajoute qu’il nous montrera demain, sur un petit bloc qu’il a trouvé lui-même, la gravure d’un agezeram (un lézard uromastix) très bien dessiné. Après un excellent repas de crêpes en l’honneur de nos deux invités, la soirée s’éternise en discussions.

– 24 novembre. 6 heures. Ce matin, le camp ne bouge pas. La longue soirée d’hier a laissé quelques traces chez les fêtards ! Toujours grand beau et doux. Quel automne de rêve ! Mohamed a passé la nuit chez nous dans les couvertures prêtées par nos amis. Il nous conduit vers la grande arête visitée hier. Arrêt au pied du deuxième ressaut.

Ce n’est pas la peine de monter sur l’arête, explique notre guide. L’agezeram se trouve sur un très petit bloc au pied des grands rochers.

Chacun son coin de chasse, on quadrille le site, on va même plus loin et plus haut qu’il ne faut. Rien. On échange les terrains. Toujours rien. Mohamed, déçu, s’obstine. Il tient vraiment à nous montrer sa trouvaille. La même idée est venue à tous : le bloc gravé a été volé ! Il est si facile de venir ici en voiture, de charger un petit bloc à l’arrière d’un 4×4, de l’emporter chez soi et au pire de le vendre…. Les langues vont bon train ! Personnellement, j’aurais beaucoup aimé savoir si ce lézard uromastix n’était pas plutôt un crocodile ! Si Mohamed est déçu, nous le sommes plus encore pour lui. Avant de nous quitter, il nous indique deux autres arêtes à visiter dont l’importance en gravures nous fait oublier l’introuvable agezeram. Rive gauche de l’oued Egieg, la seconde arête débute par deux grands bovinés, aux cornes en lyre, qui se font face. Plus haut, notre attention est attirée par une « femme ouverte » bien en évidence. Voici aussi une vipère qui cette fois n’est pas gravée. Il est pourtant encore tôt le matin et que peut bien faire ce serpent en versant ouest de l’arête, où l’ombre se prolongera jusque dans l’après-midi. Elle se trouve au milieu de plusieurs blocs gravés. Odette a eu de la chance de ne pas lui marcher dessus en passant d’un bloc à l’autre. Moi aussi d’ailleurs. Touchée avec mon bâton, elle se dresse en sifflant, avant de se glisser dans son repaire d’où elle continuera ses sifflements rageurs.

Vers 11h, retour au camp où Abdoul a préparé pour chacun la dose quotidienne de lait aigre. J’apprends que Mohamed (reparti chez lui pour nourrir son chien) fait partie des Ikowaren, groupement de noirs libres. Son père est venu autrefois d’Oubari (Libye), mais Mohamed est né au Hoggar. Ce matin, il nous a raconté que les cultivateurs du Touat ont été encouragés par l’aménokal Elkhaj-Ahmed, en 1850, à venir dans le Hoggar pour développer l’agriculture, se sont dans un premier temps installés à Mertoutek, puis à Idelès, enfin à Tazrouk. Quant au centre de culture d’Egieg où nous nous trouvons, il n’est occupé que par intermittence car il n’y a pas toujours des crues pour alimenter la nappe.

D’après Ramrane, ce fut en 1952, l’année dite de l’Adrilal [46], que beaucoup de jardins furent cultivés dans tout le Hoggar. Effectivement, quand on circule à chameau et à pied dans le Hoggar, on croise des restes d’anciens jardins à des endroits où on ne s’y attend absolument pas. L’année de l’Adrilal, tout le Hoggar avait été arrosé par les pluies et tous les oueds avaient beaucoup coulé. On peut citer, en Téfedest, la crue de l’oued Dehin qui avait arraché et emporté la plupart des arbres qui se trouvaient très éloignés de ses berges. Soixante ans plus tard, ces arbres sont toujours visibles et on se demande quel cataclysme a pu les transporter et les déposer à une aussi grande distance du lit normal de l’oued. Il y a eu des périodes où l’eau a été assez abondante pour arroser des jardins grâce à des canalisations permettant d’amener l’eau jusqu’à une tihemt, un grand bassin-réservoir permettant ensuite de maîtriser l’arrosage. Désormais, les jardins sont arrosés beaucoup plus facilement grâce à une pompe placée dans un puits. On peut voir à Egieg qu’il y a eu autrefois beaucoup plus de jardins qu’il y en a actuellement. Des palmiers et d’anciennes canalisations en indiquent les emplacements.

En début d’après-midi, nous quittons l’oued Wa-Melen à chameau. Lorsque nous passons près du puits et de la maison de Mohamed, il accourt pour nous remettre de magnifiques tomates fraîches, ainsi que des tomates séchées et de la menthe. Nous sommes en fin de méharée et nous n’avons plus grand-chose à donner. Je ne peux que lui offrir une boîte de confiture, une de sardines et une de concentré de tomate. Nous nous quittons après une longue tasufet à pas lents sur la piste routière. Les derniers renseignements et conseils nous sont donnés. Nous reverrons-nous ? Pourquoi pas l’an prochain car nous sommes loin d’avoir vu toutes les gravures et tous les monuments préislamiques de la région.

Très vite nous parvenons dans l’élargissement de la vallée aperçu de loin la veille. Le lieu est superbe. De très nombreux acacias de grandes tailles bordent les oueds qui y serpentent, et dans lesquels poussent aussi des tamaris. Des sculptures naturelles de granite, artistiquement disposées çà et là, animent le paysage. Le lieu de bivouac choisi, nous partons immédiatement en « exploration ». S’il n’y pas de gravures comme nous l’a dit Mohamed, ce sont les compositions rocheuses naturelles de cet extraordinaire jardin qui nous poussent à toujours allonger notre visite. Rencontre avec des chamelles qu’un amaIi surveille jalousement. Pas question de s’approcher, il les emmène tout de suite manger un peu plus loin et quand un jeune chameau fait mine de prendre un semblant de liberté, l’amali quitte immédiatement ses femelles pour le ramener dans le rang manu militari !

De retour au feu, nous racontons ce que nous avons vu. Nos amis, tout comme nous, sont séduits par la beauté des lieux. Il est certain que si le tourisme reprenait normalement, ils reviendraient volontiers par ici ! Nous n’avons pas pu prendre de photo du jeune chameau qui a obéi sans discussion au grand étalon. J’aurais voulu savoir si un guépard pourrait s’attaquer sans risque à un animal de sa taille. Le guépard quand il a faim, remarque Ramran, ne craint pas de chercher à s’emparer d’un chamelon même s’il est défendu par sa mère. Il nous raconte alors l’histoire qu’il tient d’un Aseqamar de la Téfedest. Ce dernier avait un jour trouvé un guépard qui, la colonne vertébrale brisée, se traînait lamentablement sur le sol. Il l’avait tué, puis avait suivi sa trace jusqu’à une chamelle et son petit chamelon dont le guépard avait cherché à s’emparer. La trace montrait que la chamelle avait alors mis son rejeton entre ses pattes avant pour le protéger et lorsque le félin avait voulu le saisir par le museau, d’un coup de pied sur le dos, elle lui avait brisé les reins.

Ilfait chaud ce soir. Le ciel est couvert et les moustiques nous tourmentent.

– 25 novembre. Pour notre dernier jour de méharée, bien qu’entravés très court, les chameaux n’ont pas épargné Abdoul. Ils ont discrètement pris le large durant la nuit, attirés, comme Frison-Roche, par L’appel du Hoggar… En attendant leur retour, Odette, qui a cru apercevoir des chameaux noirs et blancs, vient nous prévenir que les chameaux sont en fait des cigognes qui se promènent gravement dans les espaces dégagés afin de voir l’ennemi approcher, chacals ou renards. Avec des ruses de Sioux, elle nous ramène quelques photos de six grands oiseaux au repos avant de reprendre leur vol vers le sud. J’apprends de Ramran qu’il peut y avoir jusqu’à cinquante de ces oiseaux posés à un même endroit.

La fin de la méharée n’a rien de spectaculaire, si ce n’est que plus nous prenions de l’altitude, plus le pâturage s’enrichissait. Au point d’eau appelé Anu-n-Egieg de la carte, en fait de puits, il n’y a qu’un abankor où nos chameaux sont heureux de s’abreuver.

Oued Egieg. Nos chameaux se désaltèrent dans un abankor.

Peu après, nous découvrons sur un petit rocher les gravures annoncées par Mohamed, mais elles n’ont pas assez d’intérêt pour nous faire descendre de nos chameaux. Nous sommes désormais sur le plateau final d’où partent les nombreuses têtes de l’oued formant comme des tentacules agréablement bordées de vert. Après avoir dépassé deux campements de plusieurs tentes et leurs troupeaux de chèvres, le passage d’un col à peine marqué nous permet de descendre dans l’oued Tafedjoq où nous avons rendez-vous avec une voiture prévue pour nous conduire Téfedest. Il ne nous reste plus qu’à nous mettre en évidence non loin de la route, à l’ombre d’un grand bloc granitique, pour ne pas manquer ce rendez-vous… et à déjeuner si l’on peut !

Plus de viande, à peine de thé, pas de dattes…. On mange comme des ichumara [47], énonce Ramran d’un ton désabusé. Il ne manque plus qu’un couscous au lait !

Qu’a-t-il pu arriver pour que Jakal, notre chauffeur, ne soit pas là l’après-midi déjà fortement avancée ? Abdoul et Ramran, inquiets, craignant qu’il se soit trompé de lieu de rendez-vous, s’éloignent pour voir s’il ne nous attend pas ailleurs. Ils finissent par revenir avec Jakal qui les a ramassés avec sa voiture, l’un au sud, l’autre au nord. Seul un problème mécanique l’a retardé. Ramran peut être rassuré : voici le sac de vivres pour la suite, ainsi que du pain frais, des bananes, des oranges, des dattes, des tomates, des carottes, des courgettes, etc. Et Marijo Rouani a ajouté à la commande un cake maison et des mandarines pour Odette ! D’ichumara, les Kel Esuf [48] nous ont transformés en un instant en iménokalen [49] !

Odette, Abdul et moi allons poursuivre notre voyage en Téfedest. Ramran, quant à lui, va ramener nos chameaux à son campement et certaine­ment en laisser quelques-uns dans l’Atakor où, depuis que nous avons quitté cette région, nos bêtes cherchent chaque nuit à retourner. Nous déplaçant en Téfedest à pied et avec des ânes, nous n’avons plus besoin des services de Ramran et des chameaux, mais ils vont bien nous manquer…

– 26 novembre. Réveil 5 heures. Le feu est déjà allumé. Ses flammes se tordent, malmenées par un fort vent du sud-est qui a soufflé toute la nuit. Le temps, si beau jusqu’à maintenant changerait-il ?

Après avoir fait tasufet à Ramran qui va rentrer en trois jours à Tarumut avec de bonnes étapes journalières, nous filons en voiture sur la piste routière de Mertoutek. Bien que l’étape soit longue, nous prenons le temps de quelques arrêts. C’est tout d’abord, la rencontre d’un troupeau de chamelles avec des chamelons que nous photographions pour compléter la collection de notre ami Farid Belbachir. Cette fois, la collection est complète : un chamelon nouveau-né, un de six mois, un de huit et enfin un d’un an. Autre petit arrêt pour photographier de véritables jardins de roquettes (Lat. Eruca sativa. Ta. Tanekfait), aux fleurs jaunes. Cette roquette a envahi tous les espaces où l’eau de pluie a stagné autour de la piste, interdisant pratiquement à toute autre plante de pousser ! Plus loin, nous découvrons le chantier en train de transformer la piste routière en une large route. De nombreux engins sont au travail. À Mertoutek, nous apprendrons qu’il n’est pas prévu que cette route atteigne le village. Elle doit s’arrêter quand elle entrera dans la montagne, à environ vingt kilomètres en aval de Mertoutek, ce que ne comprennent pas les habitants. Il est évident que la dernière partie demanderait de gros travaux mais qu’elle désenclaverait vraiment ce village isolé.

Dans l’oued I-n-Amertek, dernier arrêt, d’importance. Abdoul a appris par le fils du célèbre guide Abarhor Ag Keloulou que celui-ci est enterré rive droite de l’oued, sur une petite colline bien visible. Dans les années 1970, nous avons souvent voyagé avec Abarhor dans les montagnes de la Téfedest, Odette, Abdoul et moi, et nous tenons donc à rendre une petite visite à sa tombe. La voiture stoppe au pied de la colline et nous montons silencieu­sement jusqu’à la crête. Sur la tombe, aucune plaque… Qui se souviendra bientôt qu’Abarhor a été LE guide de la Téfedest ?

En traversant les oueds I-n-Amertek et Mertoutek, nous constatons qu’ils ont bien coulé en octobre. La terezit est encore dure et ne porte pour l’instant que peu de traces d’animaux. Les rares points d’eau de la montagne seront donc alimentés ce qui va nous permettre de nous y déplacer sans être obligés de nous surcharger en eau de boisson. Un gros problème de moins à régler !

À peine entrés dans Mertoutek, nous sommes accueillis par notre guide Amghar Chonka et son frère, représentant de l’OPNA [50] pour la Téfedest. Amghar nous attendait car, par chance, il s’était rendu à Tamanghasset où il avait appris que nous désirions faire un voyage avec lui. Mertoutek étant injoignable par téléphone, si notre guide ne s’était pas rendu à Tamanghasset, nous n’aurions pu ne pas le trouver à notre arrivée. Il sait que nous ne nous arrêterons pas à Mertoutek et ses bagages sont prêts. Après les formalités (autorisation de voyager et taxe de droit d’entrée qui a été réglée à Tam), nous discutons de la logistique. Quatre ânes pour le transport des bagages et deux âniers. La caravane nous rejoindra ce soir dans l’oued Ahor où nous emmène la voiture. Nous expliquons ce que nous voulons faire mais comme nous avons peu de jours devant nous, les problèmes sont nombreux. Pour gagner du temps, je propose que les ânes montent en une seule journée à Timalain-Ti-n-Wa-n-Buya, en payant deux jours puisque normalement ils mettent deux jours pour faire le parcours. Comme je le pensais, ma proposition est refusée car je créerais un précédent. D’accord pour deux jours de montée pour les ânes. Par contre, pour ne pas perdre une journée, nous passerons demain sans nous arrêter à Wa-n-Buya avec Amghar et nous monterons directement à Timalain-Ti-n-Afela, avec notre couchage et des vivres pour deux jours. Pas de problème pour l’eau car nous bivouaquerons à un abankor. Le lendemain, nous ferons un premier tour sur le plateau et redescendrons en fin d’après-midi, retrouver ânes et âniers à Wa-n-Buya. Les ânes ne peuvent monter plus haut car la piste est seulement accessible aux piétons. Nouvelle montée sac au dos le jour suivant à Ti-n-Afela, afin de poursuivre en deux jours la visite du plateau. Tout est en ordre sans difficulté, ce qui n’est pas toujours le cas.

Nous emmenons Amghar. En remontant l’oued Mertoutek, nous pouvons constater que les maisons en briques d’argile, même neuves, sont maintenant abandonnées pour des maisons en parpaings. Toute la rive droite forme désormais un village qu’on pourrait appeler Mertoutek 2. Il y a aussi un plus de jardins que depuis notre dernier passage en 2006. Dans l’oued, pour aider les femmes dans leurs tâches ménagères, un akafar a offert un puits cimenté dont la pompe est alimentée par un panneau solaire. Je crains toutefois que le système soit emporté par une grosse crue. C’est aussi l’avis d’Abdul.

À Ahor, une seule trace de voiture dans la petite gorge où s’arrêtent les véhicules. Pas de restes de bivouacs, le tourisme a vraiment déserté le Hoggar. Il est prévu de visiter cette après-midi les sites de peintures et de gravures d’Aïnesnis, [51] rive gauche de l’oued Ahor. Je ne les ai pas revus depuis les années 1970, mais elles ne m’ont pas laissé un souvenir impérissable. Nous en faisons rapidement le tour avec Amghar. Pendant ce temps, Abdul reste au camp avec Jakal car ils doivent ramasser du bois (et surtout le trouver !), pour ce soir et pour le séjour de Jakal qui va devoir nous attendre à la voiture, seul pendant cinq jours.

Puits dont la moto-pompe est alimentée par un panneau-solaire.

La nuit vient de tomber quand les âniers et leur petite caravane arrivent discrètement. Ils ne se seraient pas approchés du feu, nous ne les aurions même pas remarqués ! Nous connaissons très bien le plus âgé, Ibrahim, avec lequel nous avons déjà fait plusieurs voyages. Je l’avais appelé ageru, la grenouille, parce que je lui avais raconté que nous mangions des cuisses de grenouilles avec beaucoup de plaisir ! Il avait failli mourir de rire à cette déclaration ! Il s’était alors empressé de nous dire qu’il y avait des grenouilles dans les roseaux de l’oued Mertoutek au niveau du village. J’ai appris ensuite que c’était le capitaine Florimond qui les avait introduites à Mertoutek et qu’elles avaient été transportées dans une guerba pleine d’eau. Il y avait encore des grenouilles jusqu’en 2006 dans l’oued Mertoutek, mais elles ont maintenant disparues, certainement emportées par une grosse crue comme celles de l’oued Tarumut.

Le deuxième ânier s’appelle Mohamed. Il a vingt-cinq ans ; nous lui en donnerions seize ! Il n’ose pas parler devant nous, très impressionné par le guide Amghar, qui doit être un de ses oncles, par Abdoul, le plus célèbre guide du Hoggar et par Toudet et Bernouze, ces imraren qui connaissent l’ensemble de la Téfedest mieux que les chasseurs !

– 27 novembre. Et c’est encore Abdoul qui allume le feu, malgré la présence des deux jeunes âniers ! Les coutumes se perdent ici aussi ! Nous sommes à 1498 m. 2°5 dans la nuit, 5° à 6 heures. J’ai préparé hier les charges pour les hommes et les ânes. Nous partons sac au dos pour deux jours et le portage est équitablement réparti entre nous. Nous ne prenons que deux litres d’eau chacun. Nous en aurons ce soir au bivouac et la température est relativement fraîche. Quand il faut porter plusieurs litres par jour, c’est une autre paire de manches. Je me souviens qu’un jour, lors d’un voyage en Téfedest avec un groupe américain, heureusement de très bons marcheurs, compte tenu de la chaleur que nous avions eu la veille, j’avais été obligé de porter en plus de mon sac un abaior (outre) avec quinze litres d’eau, au cas où l’eau des gourdes aurait été insuffisante. Par chance, la température avait été moins forte que la veille et les gourdes avaient suffi. Et comme on ne jette pas d’eau potable au Sahara car on ne sait jamais ce qui peut arriver, j’avais porté mon outre vaillamment toute la journée. J’ai d’ailleurs souvent remarqué qu’on boit beaucoup moins quand on sait que l’eau ne manque pas…

Au revoir à Jakal qui va passer près de six jours seul. Il va en profiter pour rattraper les jours de Ramadan qu’il n’a pas observés. Il sera moins tenté de boire et de manger en restant seul et en se reposant, que d’être un amagar [52] à Mertoutek. Et ici, il ne dérangera personne en se levant la nuit pour manger. Au revoir également aux âniers que nous retrouverons demain soir.

Oued Ahor. Vue sur Eskar-n-Eihed.

La journée commence par le passage dans la gorge d’Ahor, riche en eau en ce moment. Cela fait toujours très plaisir d’entendre et de voir de l’eau cascader au Sahara. C’est si rare ! Sortis de la gorge, nous posons un instant les sacs pour admirer une fois encore la grande gravure de la chasse à l’éléphant photographiée pour la première fois par la mission Coche en 1935. Dans Wa-n-Deflaten, nous en profitons pour revoir deux beaux abris que nous n’avions pas revus, eux aussi, depuis les années 1970.

Il convient maintenant d’emprunter la voie directe du plateau de Timalain. Elle n’est qu’un vague sentier raide s’élevant entre dalles et blocs, aménagé autrefois par des chasseurs pour leurs ânes. Une fois gagné l’oued Timalain, bordé de myrtes, un arbuste classique de la Téfedest, il ne reste plus qu’à le suivre jusqu’à Wa-n-Buya. Nous ne mettrons qu’un peu plus de quatre heures, arrêts compris, ce qui est honnête avec de gros sacs, pour y parvenir. Petite halte casse-croûte dans l’oued, à l’abri d’un myrte, au pied du site Wa-n-Buya [53] que nous avons revu avec plaisir. Nous plaisantons en grimaçant sur nos maux : Abdoul a très mal à son genou gauche et moi au droit. Nous sommes bien mal en point ! Après une sieste bienfaisante, nous reprenons les sacs et nous nous mettons en route pour atteindre l’abankor de Timalain-Ti-n-Afela. Une heure et demie de montée.

Au Sahara, on a toujours un peu d’angoisse quand on parvient à un point d’eau, abankor ou puits. Y trouvera-t-on de l’eau ? Le nôtre n’est pas creusé par le sabot d’ânes assoiffés, aucun crottin ne souille le sable, preuves que les ânes domestiques et sauvages ne peuvent atteindre la région de Timalain-Ti-n-Afela de ce côté. Amghar et Abdoul creusent rapidement, l’eau est présente, à près de quarante centimètres de profondeur, ce qui signifie que ce point d’eau est loin d’être permanent. Il y a du bois mort en quantité sur ce plateau de Timalain-Ti-n-Afela, surtout du bois d’azawa, et je trouve même une vieille branche de tadjart (Acacia arabica). Nous sommes dans une région peu visitée par les touristes. Amghar nous explique qu’il n’y est pas revenu depuis février 2011. Il y avait accompagné un groupe conduit par une de nos amies. Et depuis, personne n’est monté à Timalain-Ti-n-Afela. Personnellement, depuis 1971, je n’ai jamais rencontré âme qui vive dans les régions les plus hautes et les plus sauvages de la Téfedest. Randonner à pied, avec un gros sac et sur du terrain sans piste n’encourage pas grand monde !

Le vent qui a soufflé tout le jour ne tombe pas le soir, mais ne nous empêche pas de prolonger la soirée. Ce soir, nous parlons élevage de chameaux. Abdoul nous apprend qu’il possédait six chamelles, mais que l’une est tombée dans un efeli [54] et qu’il a fallu l’abattre. Il a également perdu trois chamelons. L’élevage n’a pas été une bonne affaire pour lui cette année. Il se console en expliquant qu’il a appris beaucoup en étant avec les bergers de son ami Rouani qui possède un joli troupeau Il sait maintenant traire les chamelles, fanfaronne-t-il très heureux de se savoir nouveau pour lui.

Le guide Amghar Chonka.

– 28 novembre. Réveil à 6h30 par 9°8 à 2000 m d’altitude. Ciel couvert avec vent du sud-ouest. Serait-ce l’annonce de la pluie ? Nous réunissons toutes nos affaires et les entreposons à l’abri d’une petite grotte. Nous espérons que les corbeaux ne découvriront pas notre cachette et ne s’acharneront pas sur tout ce qui brille… Nous avons parcouru plusieurs fois cette région et connaissons la plupart des abris découverts par différentes missions dont surtout celles de Maître avec son guide Abarhor. Une nouvelle lecture de son ouvrage nous a permis de retrouver plusieurs abris qu’il a rapidement décrits et, en les cherchant, à en trouver d’autres et non des moindres ! Pratiquement plus aucun arbre sur ce haut plateau. Quant aux arbustes, c’est à peine mieux, sinon quelques tahunek. Il est évident, à voir les grands emplacements de campement néolithiques où restent de nombreux éclats de taille et de tessons de poterie, que les hommes, et pas seulement la sécheresse, ont beaucoup aidé à la destruction de la végétation. Il n’y aurait pas eu autant d’abris peints des différentes époques du néolithique si les hommes n’avaient pas occupé la région. On peut ajouter aux populations néolithiques, vraisemblablement celle du paléolithique, puisque ce jour-là, au moment du déjeuner, j’ai l’œil attiré par ce qu’il me semble être des bifaces en granite très abîmés par l’érosion. Ailleurs en Téfedest, je n’étais jamais tombé sur un site avec des cailloux ayant cette forme bien connue quand ils sont taillés.

Dans l’après-midi, Amghar nous conduit à deux abris qu’il a trouvés ce matin. L’un d’eux, possède un plafond entièrement et richement peint. Ces abris ont été répertoriés et décrits par Maître, mais étant éloignés de ceux qui sont habituellement montrés aux touristes, ils restent dans leur solitude. Après avoir passé un grand moment dans l’abri où il faut se glisser un par un car la place est étroite, nous retournons au bivouac de l’abankor. De là, après avoir pris quelques affaires, comme nos sacs de couchage, nous redescendons à Wa-n-Buya. Nous laissons à l’abankor, ce qui ne nous est pas indispensable ce soir, comme le restant d’eau et la gamelle. Moi, j’abandonne mon appareil-photo au poids respectable et mon matelas. Tout est mis à l’abri sous un grand bloc, véritable rempart contre la pluie.

La descente se fait rapidement. Nous nous arrêterons un instant à un énorme bloc qui a dévalé le flanc de la montagne et laissé dans celui-ci une gigantesque cicatrice. Amghar nous explique que les anciens disent que c’est la secousse provoquée par l’expérience atomique d’I-n-Eker le 1er mai 1962 qui a provoqué la chute de cet énorme rocher.

Au bivouac de Wa-n-Buya, nous retrouvons Ibrahim et Mohamed qui nous précisent qu’ils n’ont pas bougé de la proximité du feu et de leurs ânes ! Soit disant à cause des guépards qui fréquentent les lieux quand il y a du pâturage et donc des mouflons. Mais la véritable raison est qu’ils ne marchent que franchement obligés et qu’ils n’ont aucune envie d’embrasser la profession de guide, à leurs yeux, pas très reluisante !

– 29 novembre. Si le ciel était entièrement dégagé cette nuit, il est entièrement couvert ce matin. Comptant sur une météo clémente, nous laissons nos vêtements de pluie, mais nous plaçons nos sacs sur le talus de l’oued, prêts à être recouverts d’une bâche par les gardiens du camp.

Nous remontons au bivouac de l’abankor, avec de la nourriture pour deux jours et notre matériel de couchage. En moins d’une heure, nous sommes à notre « cache ». Rien n’a été grignoté ou déchiré. Nous posons nos nouvelles provisions, avant de repartir plus légers, à la découverte du plateau.

Nombreux abris, certains peints, d’autres nus. Amghar fait les premières découvertes, puis Abdoul et enfin Odette. Ce dernier abri a été répertorié par Maître ainsi que les deux suivants, rive gauche de l’oued Wa-n-Zézéré [55]. Amghar ignore si le découvreur en est Sidi Buya ou Abarhor. Le C.E.M.O. [56] a gratifié le plus important, aux superbes et nombreuses peintures, du nom d’Abri de la femme au pot. Bien que connus, leur isolement fait qu’ils ne sont pas visités.

Il est déjà tard. Accompagnés par un vent froid, nous n’avons pas cessé de courir toute la journée dans un terrain tourmenté et difficile. Nous décidons de rentrer. Tout en prenant le thé, la discussion porte sur la relève en tant que guides d’Ali Ag Boujemra et d’Amghar. Question grave dont nous savons la réponse, mais que nous tenons à entendre de la bouche d’Amghar. Sa réponse ne tarde pas : courir la montagne pour apprendre où se trouvent les sites à peintures n’intéresse plus du tout les jeunes de Mertoutek. Amghar poursuit en expliquant qu’après lui, il n’y aura plus de vrais guides à Mertoutek, seulement des gens capables de montrer des sites qui ne nécessitent pas de s’éloigner d’une voiture, comme ceux de Ta-n-Kebran, Ta-n-Tfeltasin, Aïnesnis et Timaqatin. La montagne sera exclusivement livrée à la faune sauvage ! C’est dommage, c’est aussi la constatation que l’on peut faire à Djanet et dans d’autres lieux du Sahara central. Faire le guide au volant d’une Toyota 4×4, d’accord. À pied, pas question !

– 30 novembre. Le ciel couvert d’hier soir n’a pas lâché de pluie. Il fait beau et 3°4. Nous repartons allégrement à la découverte d’une autre partie du plateau. Amghar, qui parcourt deux fois plus de terrain que nous, découvre le premier abri. Il faut dire que nous passons beaucoup de temps à contempler le paysage et la moindre curiosité, à prendre des photos et des notes. Puis, c’est au tour d’Abdoul d’appeler Odette pour lui montrer, d’après lui, une gravure sans importance. Pour l’encourager Odette le rejoint et découvre dans cette gravure « une femme ouverte », la première découverte à ce jour en pleine Téfedest ! Il faut reconnaître que cette gravure superficielle est particulièrement difficile à interpréter, et la déchiffrer, donne lieu à une bonne partie de rigolade.

Toute la matinée, nous déplaçant sur les croupes granitiques du massif, nous bénéficions du spectacle magnifique des vallées alentours noyées de brume bleue. Nous admirons, devant nous, inondées de soleil, les dalles lisses d’I-n-Ukulmu (2336m), le sommet culminant de la Téfedest, surpassant de six mètres la célèbre Garet-El-Djenoun. Sur ces hauteurs, nous découvrons l’emplacement de campements néolithiques bien cachés au milieu de grands blocs, avec sur le sol des éclats de taille de différentes roches, dont du silex, de la poterie, des cendres. C’est dans un abri sous roche d’un de ces campements que j’ai la chance de découvrir le clou rupestre de ce voyage. Cet abri ne me frappe pas spécialement, sinon que j’y aperçois quelques traits rouges pouvant dessiner le dos d’un animal de bonne taille. Il est l’heure du déjeuner et j’y passe rapidement, me réservant l’auscultation de la paroi pour l’après-midi. Après le déjeuner, je retourne à l’abri avec Abdallah et constate qu’une pierre placée intentionnellement le signale. C’est donc qu’il a déjà été remarqué. En suivant le trait rouge, je m’aperçois qu’il est continu et qu’il représente un rhinocéros. Il est cependant d’un dessin encore jamais observé dans la Téfedest. Ailleurs, il y a de la couleur sur la paroi et quelques vagues traits. Il est cependant impossible d’y déceler la moindre représentation. Par acquis de conscience, je photographie en détail toute la paroi, me réservant la possibilité en France de creuser le sujet…

Effectivement en France, grâce au logiciel D-Stretch [57], le Rhinocéros apparaîtra magistralement, avec d’autres peintures à ses côtés invisibles à l’œil nu. C’est vraisemblablement àce jour, une « première » pour la Téfedest que beaucoup pensaient à la traîne quant à l’art pariétal néolithique !

Nous courons encore pendant des heures en tous sens, sans toutefois découvrir la moindre trace de peinture dans de nombreux et beaux abris. Il est temps de rentrer, de rejoindre d’abord le bivouac de l’abankor, de charger nos sacs et de descendre au bivouac de Sidi Buya où nous parvenons vers 19h pour accepter avec joie le thé réparateur d’Ibrahim et de Mohamed.

Les ânes sont dans les lauriers. Y sont-ils sensibles comme les chameaux ? Amghar pense qu’un des siens est vraisemblablement mort après avoir mangé des feuilles de cet arbuste. Malgré tout, Ibrahim et de Mohamed n’ont pas l’air d’être inquiets.

Ils ne connaissent rien, me souffle Abdoul.

Nous apprenons aussi, qu’aujourd’hui le fin du fin pour se débarrasser des larves que la mouche tamné (Oestrus ovis) projette en volant dans les yeux, la bouche ou les oreilles de ses victimes (hommes comme animaux), le remède radical est un coup de fly-tox bien ajusté. Après vingt minutes, les larves seraient tuées. Je n’ai pas eu l’occasion de questionner le corps médical sur le danger de ce traitement radical ! Je connaissais comme médicaments, pour l’œil, le jet de jus de tabac à chiquer, la goutte de son propre sang, les graines de sasaf [58]et pour la gorge, les fumigations à la crotte de chameau et le grand verre d’huile à avaler d’un trait comme l’ont expérimenté des médecins anglais en Libye. Ce dernier traitement, je l’ai essayé sur quelques victimes, malheureusement sans succès ! Tous les Touaregs ont été victime au moins une fois de cette terrible mouche. Personnellement, je l’ai été trois fois, ainsi qu’Odette. C’est très pénible.

Nous parlons ensuite des serpents. Je suis intéressé de savoir si Amghar a vu sefeltas, le cobra (Naja haje). Effectivement, bien qu’il soit rare, il l’a vu en Téfedest. Sans parler des vipères et de certaines couleuvres qui pullulent, il y a aussi dans la région un autre serpent nommé akemertu dont la couleur est bleue. Impossible de l’identifier. Les serpents ne nous empêcheront pas de dormir… et certains de ronfler.

– 1er décembre. 6 heures, 0°. Il s’agit aujourd’hui de rejoindre la voiture à Ahor, par une piste différente de celle de la montée car Amghar veut nous montrer un abri qu’il a trouvé en 2010. Aucun étranger ne l’aurait encore vu, nous en aurons la primeur ! En fait, nous nous apercevons que nous sommes passés plusieurs fois devant cet abri les années précédentes sans y prêter attention, car pour y pénétrer, il faut se glisser sous des blocs. Au plafond, des bovinés rouges et blancs et, effectivement, le profil d’un personnage, homme ou femme, d’une dizaine de centimètres. Cet abri, particulièrement dissimulé, semble avoir échappé, comme beaucoup d’autres, aux missions de préhistoriens venues travailler en Téfedest. Il domine un important lieu d’ancien campement où foisonnent éclats de taille et débris de poterie.

Du plateau de Timalain-Ti-n-Afela, vue sur I-n-Ukulmu.

Nous terminons la visite du plateau de Timalain en passant à un abri de l’oued Aha-n-Eserir où est peint un admirable troupeau de bovinés, dont deux d’entre eux, de couleur blanche ont les cornes verticales qui se croisent au niveau de leurs pointes. Abdul nous explique qu’il a vu des cornages identiques, en vrai, chez des Peuls au Niger. Ils ne sont pas naturels ; on les obtient en manipulant les cornes.

Le retour se poursuit par une ancienne piste en partie emportée par l’érosion et que ne peuvent plus emprunter les ânes. Une succession de cairns rapprochés la signale. Au bas des pentes, dans l’oued Timedwin, il est amusant de voir au pied des myrtes les traces des chacals qui ont sauté pour attraper les baies de cet arbuste dont ils sont friands.

Dans le haut de l’oued Ahor, nous passons sur les restes d’un jardin abandonné. Amghar dit qu’autrefois il y avait un puits et que, pour arroser les cultures, l’eau en était remontée par un zébu. Ces animaux ont été remplacés de nos jours par des pompes. On peut voir aujourd’hui les cinq zébus survivants, semi-sauvages, dans l’oued Aferlel, proche de Mertoutek, où ils se nourrissent de roseaux et peuvent boire à satiété.

Dans les gorges d’Ahor, nous retrouvons avec plaisir, Jakal qui n’a pas bougé et qui termine le jeûne qu’il s’est imposé. Il est content de mettre fin à sa solitude, d’autant plus que nous avons beaucoup de choses à lui raconter… En fin d’après-midi, tous rassemblés, car les âniers sont aussi de retour, nous avons encore le plaisir d’observer un petit groupe de damans perchés sur des rochers. Amghar indique qu’ils ne se nourrissent pas seulement de feuilles d’acacia, mais aussi de feuilles de tahunek, de ficus, de myrtes et d’autres plantes. Quelqu’un avait même trouvé un daman pris dans un piège qui s’était nourri sans dommage de feuilles de lauriers-roses.

Damans sur des rochers dominant l’oued Ahor.

– 2 décembre. C’est le jour des adieux. Ce n’est jamais facile de mettre un point final à une chose agréable. Nous remercions Ibrahim et Mohamed et leur souhaitons bonne piste puisqu’ils ont encore quatorze kilomètres pour rejoindre Mertoutek avec leurs ânes. Quant aux ânes, nous les remercions aussi tacitement pour leur courage sans plainte et la gaieté de leur trottinement.

Content de mettre fin à sa sédentarisation, Jakal se met au volant de sa voiture, Amghar prend place à côté de lui jusqu’à Mertoutek où nous le dépose­rons devant sa maison. Nous, et je crois bien qu’Abdoul aussi, nous regrettons que notre voyage se termine mais pour combler le vide du retour, nous savons que le souvenir de nos multiples découvertes nous tiendra compagnie.

L’oued Ahor.

Bibliographie

– BERNEZAT Jean-Louis : Guide des déserts. Une vie au Sahara. Ed. Guérin, Chamonix, 2009.

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– CAMPS Gabriel : Le chacal de Ti-n-Affelfelen – Ahaggar, Algérie. Gravures rupestres et ensembles funéraires protohistoriques. SAHARA n°9, 1997. Pyramids snc, 20090 Segrate (Milano), Italia.

– CARL / PETIT Louis et Joseph : Tefedest. Méharée au Sahara central. Ed. Arthaud, Paris, 1953.

– FRISON-ROCHE Roger : L’appel du Hoggar, dans Carnets Sahariens. Ed. Arthaud, Paris, 2009.

– LE BERRE Michel : Faune du Sahara. t.1, Poissons-Amphibiens-Reptiles. Ed. Lechevallier / R. Chabaud, Paris, 1989.

– MAÎTRE Jean-Pierre : Contribution à la préhistoire de l’Ahaggar. t.1. Tefedest centrale. Arts et Métiers Graphiques, Paris, 1971.

– LHOTE Henri : Dans les campements touaregs. Amiot-Dumont, Paris, 1951.

– OZENDA Paul : Flore et végétation du Sahara. CNRS Editions, Paris, 1991.

– PANDOLFI Paul : Les Touaregs de l’Ahaggar. Sahara algérien. Ed. Karthala, Paris, 1998.

– SAHKI Abdallah et Rabéa : Le Hoggar, Promenade botanique. Ed. Esope, Chamonix.

– SOLEILHAVOUP François : L’art mystérieux des Têtes Rondes. Ed. Faton, Dijon, 2007.

– TROST Franz : Egig : un site important de gravures rupestres et de monuments funéraires préislamiques dans l’Ahaggar. SAHARA n°3, 1990. Pyramids snc, 20090 Segrate (Milano), Italia.

– TROST Franz : Die Felsbilder des Zentralen Ahaggar. Akademische Druck – u. Verlagsanstalt, Graz, Austria, 1981.


[1]Imagaren : les invités.

[2]Ikebran : les huttes (souvent en roseaux).

[3]Abankor : point d’eau obtenu en creusant le sable ou le gravier d’un fond d’oued.

[4]Ténéré : ici, ce mot signifie la « solitude », les W.C.

[5]École publique : il y a en ce moment à Tarumut environ 50 enfants en âge d’être scolarisés.

[6]Tagela : galette cuite sous les braises et la cendre.

[7]Tasufet : action d’accompagner le voyageur lentement au départ d’un campement. L’ami le plus proche le quitte le dernier.

[8]Asekrem : nom commun qui signifie une bordure.

[9]AMNI : Rencontre ; ici celle des éleveurs de chameaux de la wilaya de Tamanghasset en janvier 2011 (cf. J.L. Bernezat. Le Saharien n°199, déc. 2011, p. 13).

[10]Tamahaq : langue des Touaregs du Sahara central.

[11]Ilugan : quadrille de chameaux.

[12]Agelmam : mare ou poche d’eau de quelque étendue. En arabe : guelta.

[13]Théranthrope : personnage à tête d’animal.

[14]Amasin : à propos de ce mot, voir Le Saharien n°196, mars 2011, p.63. J.L. Bernezat.

[15]Tahunek: Rhus tripartitus.

[16]Azawa : Tamarix gallica.

[17]Tataït : Deverra scoparia.

[18]Tamagé : Moricandia arvensis.

[19]Tanesmimt : Rumex vesicarius.

[20]Ebedebed: Boerhavia viscosa ou coccinea..

[21]Anesmim : Emex spinosa.

[22]Afarhalagh: Crambe kralikii.

[23]Taglé : déplacement du campement et du troupeau.

[24]Ebeideg : chameau blanc.

[25]Akli : esclave ; actuellement, on emploie plutôt le mot serviteur.

[26]Tazengheriht : danse nègre des serviteurs ; elle se danse encore à Herafek et Tazrouk.

[27]Timrarin : femmes âgées. Sg . Tamrart.

[28]Tagmart : village des Dag Ghâli Kel Tamanghasset. Abdallah Atanouf, fils de Khabti, habite dans ce village avec sa famille.

[29]Teorirt-Ta-n-Afela : montagne à l’intérieur de laquelle eurent lieu les explosions atomiques françaises (1961-1966).

[30] Arechum : région délimitée au sud par l’Atakor et au nord par la Téfedest. Elle est beaucoup plus étendue de l’est à l’ouest.

[31]Aramas : Atriplex alimus.

[32]Abatul : ici, trou en forme de cuvette dans lequel on fait d’abord un feu pour chauffer le sable ou le gravier, avant d’y mettre la pâte de la galette ou la viande à cuire, que l’on recouvre ensuite avec des braises et de la cendre.

[33]Amghar : ici, chef de fraction de tribu. Ce mot peu aussi désigner un chef de tribu, un homme âgé et d’expérience, le père.

[34]Agror : petite construction en pierre faite pour abriter des chevreaux.

[35]Tifinagh : caractères permettant d’écrire les langues berbères.

[36]Ikufar (sg. akafar) : infidèles, non musulmans. Par extension étrangers, touristes.

[37]Isalan : les nouvelles.

[38]Barbeaux : Barbus biscarensis (ou Barbeau de Biskra).

[39]Abser : Acacia raddiana.

[40]Agaraia : gecko, plus précisément appelé Hémidactyle de Brook (Hemidactylus brookii).

[41]Telemaq : un petit somme.

[42]Ataram : en aval.

[43]Tindé : mortier en bois destiné à piler les aliments. Ici, non d’une fête où une peau de chèvre ou de mouton humide est tendue sur le mortier et sert de tam-tam pour accompagner le chant des femmes.

[44]Taisest : malgré mes recherches dans des ouvrages de flore saharienne, je n’ai pas pu être certain du nom latin. Trop de possibilités sont offertes pour cette plante pourtant bien commune ! Le prochain voyage permettra de lever le doute !

[45]Rambéchicha était la mère de Mohamed dont le père était cet Uksem que le Père de Foucauld avait emmené en France, dans sa famille, en 1913.

[46]Adrilal : Astragalus vogelii.

[47]Ichumara : transformation locale du mot « chômeurs ». Sont ainsi appelés les expatriés issus de tous les pays d’Afrique à la recherche de travail à l’étranger.

[48]Kel Esuf : les « Gens la solitude », les génies, qui peuvent être bons ou mauvais.

[49]Iménokalen : pl. du mot aménokal, qui se traduit non pas par roi, mais par « chef suprême ».

[50]OPNA : Office du Parc National de l’Ahaggar, parc créé en 1987.

[51]Aïnesnis : cette région porte le nom d’une plante appelée aussi aïnesis (Chamomilla pubescens). Elle se met dans le thé et sert également à clarifier le beurre mis à fondre.

[52]Amagar : sg. d’imagaren (voir note n°1).

[53] – Site de Wa-n-Buya : site très célèbre de superbes peintures rupestres découvertes par la Mission Coche en 1935. Ce site porte le nom de Sidi Buya, car il fut le guide de cette mission en Téfedest et que c’est derrière son séchoir à viande de mouflon que furent trouvées les peintures.

[54]Efeli: fogara, canal.

[55]Wa-n-Zézéré : « Celui de l’Armoise blanche » (Seriphidium herba-alba). Famille des Astéracées.

[56]C.E.M.O. : « Ce sigle désigne le groupement militaire de l’ancienne base atomique française d’In-Eker dont les officiers avaient décidé d’entreprendre l’exploration archéologique de la Téfedest. Ceci s’est malheureusement effectué en dehors de tout contexte scientifique, et a donné lieu à d’innombrables abus. La partie la plus positive de ces « recherches » est un excellent croquis au 1/50 000e». J.P. Maître, p. 155.

[57]D-Stretch : logiciel permettant plus de contrastes lorsque les peintures sont abîmées ou en grande partie effacées.

[58]Sasaf : Salvia aegyptiaca.