L’Arbre du Ténéré : son histoire

Nota : Texte en cours de publication. Les images ne sont pas encore intégrées…

L’Arbre du Ténéré se situait approximativement en plein sable, par 17°45′ N / 10°04′ E, sur la grande piste chamelière Agadès-Fachi-Bilma, à 70 km environ à l’est/nord-est de l’Adrar Amzeguer, dernier massif de l’Aïr. C’était un Acacia tortilis Hayne (kandili en tamachek, talha en arabe), vieux de plus de 300 ans, sorte de mimosa épineux qui était considéré, à l’époque, comme l’arbre le plus isolé de la terre. Il était devenu célèbre dans le monde entier pour les voyageurs du désert, symbole respecté et visité régulièrement.

C’était, il est vrai, le seul arbre à avoir été représenté sur une carte au 1/4 000 000e, dernier survivant d’un groupe d’arbres qui avait poussé lorsque le désert était moins aride que maintenant, et il s’est élevé, seul, pendant des décennies. Il faisait office de repère pour les caravanes qui traversaient ce désert quasi absolu, l’un des très rares espaces de la planète où, comme le signalait Théodore Monod, la mouche, elle-même, ne peut survivre ! Cet arbre n’était pourtant pas bien haut du fait de son constant ensablement : suivant les transports de sable, il pouvait n’émerger que de 2 à 3 mètres du sol ! Cependant, du fait du vide intégral et d’une légère ondulation du terrain, on arrivait à le distinguer de très loin avec ses deux troncs distincts, formant un « Y » et sa forme parasol.

Plusieurs auteurs rapportent qu’il arrive que des oiseaux suivent les caravanes de chameaux, agissant ainsi comme ceux qui suivent en mer les navires, et se posent sur l’Arbre du Ténéré, espérant y trouver de la nourriture… pour finalement y mourir, ce qui explique le nombre des carcasses sur le site. Deux puits se trouvaient à proximité, mais l’un d’eux fut un temps inutilisable, pollué par une bête tombée au fond. Aux alentours, se trouvaient nombre d’os de chameaux, blanchis par le soleil… En réalité, il y a quand même quelques arbres par-ci par-là dans le Ténéré, mais bien plus au nord ou plus au sud : si celui-là a acquis ses lettres de noblesse, c’est qu’il a la particularité d’être, non seulement totalement isolé, mais aussi de se trouver sur le trajet d’une voie caravanière ancestrale, vitale pour la région.

Comment l’arbre a-t-il pu pousser en ce lieu, à quelle époque, et comment a-t-il pu se développer ? Faut-il admettre que la couche aquifère était autrefois moins profonde ou que le climat était plus humide ? La mission Berliet-Ténéré de 1959, découvrant dans des collines de sable à 7 km au sud des coquilles d’escargots, apportera la preuve que cet endroit était une terre verdoyante il y a environ 6 000 ans, avec la présence de l’eau. L’arbre est donc une relique de la forêt d’acacias qui devait couvrir le pays. Mais toute cette région a subi une profonde désertification depuis cette époque, et pour une fois, l’homme n’a rien à y voir. Toute l’eau s’évapore, jusqu’au lac Tchad, et le sable la remplace. Le lac Tchad lui-même a perdu 90 % de son volume, surtout depuis les années 1960, et c’est la dernière « trace » d’eau de cette vaste région : le lac Tchad, pourtant connu comme le 2e plus grand réservoir d’eau de l’Afrique, est devenu une mare.

Le Ténéré, longtemps un blanc sur la carte !
Le Ténéré, c’est cet endroit si aride que les nomades n’ont pas hésité à le nommer « le désert dans le désert »[1] : il est en effet considéré comme l’un des déserts les plus absolus de la planète. Avant l’ère de la mécanisation, seuls les méharistes avaient le « privilège » de l’aborder, et sa pénétration fut une véritable épopée. On n’y trouve que du sable et parfois des plaines de fins cailloux. Par quel miracle une graine avait-elle pu atteindre cette région si ingrate pour y germer et donner naissance à l’arbre devenu célèbre et vénéré par tous les nomades ?

Les premiers Européens à atteindre le Ténéré, mais seulement à sa frange, furent en 1850 les membres de l’expédition anglaise menée par J. Richardson, accompagnés des Allemands H. Barth et A. Overweg. Partis de Tripoli pour l’Aïr, ils empruntèrent la voie caravanière par Rhat, évitèrent Djanet par sécurité, et gagnèrent le puits d’In Afalehleh (plus précisément à 7 km au nord, aux anciennes bouches Falesles des cartes). De là, ils gagnèrent les puits d’Assiou en longeant les reliefs de la bordure septentrionale.

En 1876, c’est à nouveau un allemand, E. von Bary, qui suivit à peu de chose près le même itinéraire, passant lui aussi par les puits de Falesles. Mais, parvenu aux abords de l’Aïr, il semble avoir coupé au plus court pour atteindre le puits de Tadéra. Et le Ténéré tombera dans l’oubli…

Il faudra attendre l’occupation de Bilma en 1906 pour que, l’année suivante, un élément méhariste de la Coloniale d’Agadez puisse réaliser une première : la traversée du Ténéré par la voie séculaire passant par Fachi. Le chef de bataillon Bétrix commandant la région de Zinder, le lieutenant Théral d’Agadès, et son peloton, accompagnent 2 500 chameaux de l’azalaï d’automne et, « découvrant » l’arbre du Ténéré, gravèrent sur le tronc la date de leur passage : 13 octobre 1907.

Dès lors, et sans en être conscients, ces méharistes venaient de faire entrer dans la mythologie saharienne cet arbre devenu légendaire. Et doréna­vant, pratiquement chaque année, le groupe nomade d’Agadès passera à l’arbre en accompagnant la grande « caravane du sel ». Bien entendu, les rives orientale (Djado) et occidentale (Aïr) furent progressivement reconnues : en 1924, le lieutenant Duffau et le brigadier Girles allèrent de Djanet à Djado par In Ezzane. En 1925, la mission automobile Courtot relie Tunis au lac Tchad.

En 1927, c’est Conrad Kilian qui joint In Azaoua à In Afalehleh, soit un tracé plus septentrional que celui réalisé l’année suivante par le lieutenant Toubeau de Maisonneuve, dont la reconnaissance du Tafassasset (vallée fossile alimentant autrefois le Tchad) fit date dans les annales du Ténéré.

Les reconnaissances des années 1930 vont donner lieu à des exploits remarquables, comme celui réalisé en 1932 par le jeune Petit-Lagrange qui relie Iférouane à Chirfa, ou ceux de 1934 du lieutenant Brusset (un erg portera son nom), sans oublier ceux, peu connus bien qu’importants, conduisant à des relevés de long en large du Ténéré réalisés par le capitaine Feyler et le lieutenant Charvet.

Mais dès 1933, la mécanisation est en marche avec le tandem avion-auto de la mission Wauthier qui joint Tamanrasset à Bilma, ou la première liaison auto Djanet-Agadès par le Ténéré, accomplie en mars 1934 par le capitaine Gay, accompagné du lieutenant Lanney et d’Henri Lhote. Et puis, avec la préparation des Confins à un éventuel conflit avec l’Italie, l’arbre du Ténéré verra défiler dès 1939 de nombreux et lourds convois militaires…

Puis, en 1940, la première liaison commerciale automobile est réalisée entre l’Algérie et le Niger à travers la partie orientale du désert du Ténéré. Enfin, en 1959, c’est la mission Berliet-Ténéré qui s’arrête à l’Arbre.

L’Arbre selon les époques et la caravane du sel : l’azalaï ou taghlemt

Le Niger ayant été un Territoire Militaire, donc administré par des officiers qui avaient servi auparavant au Soudan français -où le sel de Taoudénni est amené par l’azalaï-, c’est par corruption qu’ils adoptèrent ce terme pour nommer la caravane du sel de Bilma. Il conviendrait plutôt de parler ici de l’aïri ou plus exactement de la taghlemt, terme tamachek désignant la grande caravane du Ténéré menée deux fois par an par les Touaregs. Mais la tradition faisant force de loi…

         L’Arbre du Ténéré étant naturellement situé sur l’axe Agadez-Bilma, son emplacement a été, pour de nombreuses générations de sahariens, un repère remarquable pour tous, coupeurs de pistes compris. La caravane de sel des Touaregs qui traversent le Ténéré sur 700 km en joignant Agadez à Bilma, et en passant par l’oasis de Fachi, pouvait parfois être constituée de plus de 10 000 chameaux afin d’éviter les rezzous qui ne s’attaquaient qu’aux groupes isolés. D’ailleurs, nombreux étaient les éléments de caravanes qui composaient l’azalaï, qui se rassemblaient autour de l’arbre, devenu phare vivant, comme un rituel sacré avant d’affronter le désert absolu.

De nos jours, comme autrefois, le voyage d’ouest en est se fait plus généralement en octobre et dure environ un mois au total. Le commerce de petit artisanat, cotonnades et produits d’alimentation (fromage sec, mil, etc.), venant du Nigeria ou issu des campements du massif de l’Aïr, se fait contre le sel exploité par les Kanouris principalement dans les résurgences saumâtres des salines de Fachi et surtout de Bilma. Contrairement à d’autres azalaïs, celle-ci ne consiste pas à rapporter des plaques de sel, mais de pains coniques (sel moins pur destiné à la consommation animale) et de galettes (pour la consommation humaine) de sel moulé pour faciliter le transport de retour. Le sel rapporté est ensuite vendu sur les marchés d’Agadès ou du sud.

Curieusement, à part la mention d’octobre 1907 notée plus haut, les relations concernant ce « phénomène » végétal sont quasi inexistantes. La première description notable date seulement de 1924, lorsque le colonel Abadie rapporte sa visite : « Le tronc est complètement ensablé et les branches supérieures émergent seules au-dessus du sable jaune d’or. Ces branches sont couvertes d’excréments d’oiseaux, et le 29 octobre 1924, j’ai vu un gros hibou s’enfuir de cet arbre à mon approche, ainsi qu’un fennec dont le terrier était au pied des branches. […] Le Ténéré jouissait sans doute autrefois d’un climat moins sévère et devait bénéficier de quelques pluies. L’ensablement continu dont on constate aujourd’hui les effets (témoin l’arbre dont il est question ci-dessus et dont le guide Efaley [qui en était à sa 67e traversée du Ténéré !] m’assurait que le tronc était encore complètement dégagé, il y a 30 ans), a dû combler les puits et surélever progressivement le sol ».[2]  La remarque du guide est d’autant plus pertinente que le tronc de l’arbre devait être très dégagé pour permettre en 1907 d’y graver la date de sa « découverte » !

 

L’Arbre en 1924 : n’émergent plus que ses branches supérieures et l’on pense, à l’époque, qu’il sera complètement recouvert à bref délai par le sable du Ténéré ; des vaguelettes dunaires qu’on voit toutes proches autour de lui semblent le prouver. En arrière plan, on discerne les longues colonnes de l’azalaï.

Henri Lhote, de son côté, nous fournit un témoignage intéressant. Son premier passage à l’Arbre était, nous l’avons vu, en 1934 : « Nous pouvons à loisir le contempler dans toute sa solitude. C’est un acacia au tronc divergent, à l’aspect souffreteux ; il porte pourtant un beau feuillage vert et quelques fleurs jaunes. Cette verdure fait bien plaisir à voir ! Et puis, c’est l’Arbre du Ténéré, il n’y en a pas deux ».

À cette époque, l’arbre était toujours très ensablé et possédait, non pas deux, mais trois troncs : de plus, de petites ramifications partaient à quelque distance d’un des pieds et se rabattaient vers le sol ; en fait, il s’agissait d’une branche basse ensablée.

 

L’Arbre en 1939. En une quinzaine d’années la perspective est complètement changée : contre toute attente, la base du tronc commence à être mieux dégagée et les vaguelettes dunaires ont disparu ! Le cliché est pris par le sergent-chef Lamotte, de la Coloniale, qui va diriger les travaux ; sous l’Arbre, deux sacs de mil pour l’équipe.

Avant guerre, l’Arbre n’était après tout qu’un simple repère dans un immense océan. Ce n’est qu’à partir de 1938 qu’il va acquérir son aura. En effet, le commandant de Cercle d’Agadès de l’époque pensait que, s’il y avait un arbre dans le Ténéré, c’est qu’il devait y avoir de l’eau à cet endroit. Or, à sa surprise, il apprit de la bouche du fameux Efaley qu’il avait existé autrefois un puits dans le Ténéré. Effectivement, à 35 km environ au nord de l’Arbre, on réussit à distinguer la bouche d’un ancien puits et des traces d’abreuvoirs. Le sergent-chef Lamotte fut chargé de mener à bien cette restauration avec l’aide de quatre hommes, mais le forage ne put être mené au-delà de 5 m, par suite d’éboulements constants ; nos puisatiers revinrent donc à Agadès après cet échec.

 

 

L’Arbre du Ténéré en novembre1939, période où il acquiert véritablement sa notoriété avec le forage d’un premier puits. On le verra plus loin, le tronc, à cette époque, commence seulement à émerger de la gangue de sable qui l’enveloppait jusqu’alors, ce qui avait eu en revanche le mérite de le préserver jusqu’à là ! Menés pendant 9 mois, les travaux furent rudes pour l’équipe de puisatiers.       (ph. Lt Lesourd des AMM)

 

L’hiver 1938-1939, l’équipe s’en retourna au Ténéré, mais cette fois-ci l’instruction était de forer à proximité de l’Arbre : le sol était rocailleux, donc plus résistant. « Qu’on imagine un peu ce travail effectué dans cet enfer et dans cette solitude sans pareille. Des Touaregs apportaient des tonnelets d’eau de Tazolé et une provision de bois tous les cinq ou six jours. Le puits atteignit bientôt 10m, l’eau n’était toujours pas là. Et au fond de ce trou, où il y avait à peine la place de se retourner, il fallait travailler, creuser, pelleter, se relayer toutes les heures au bout d’une corde ! Les hommes, exténués de fatigue, déprimés par la solitude, refusèrent tout travail et décidèrent un jour de rentrer à Agadès. Lamotte, la mort dans l’âme, ne pouvait rester seul et dut rentrer aussi ».

Une nouvelle équipe fut constituée, et le travail repris. « 12m, 15m ; les hommes se relayaient, ressortaient du puits haletants et ruisselants de sueur ; la nouvelle équipe, à son tour, refusait le travail et rentrait : c’était une corvée qu’on n’aurait sans doute jamais imposée, même à des forçats ! Et Lamotte passa ainsi [près de 9 mois] avec, pour tout abri, trois toiles de tente, dirigeant sans arrêt son petit chantier. C’est à 32m seulement qu’il rencontra les premières traces d’humidité. 32m ! Avec deux pelles et deux pioches ! Se rend-on compte de ce que cela représente de sueur, de fatigue, de volonté, de courage ! À 33m, l’eau était là ; la corvée d’eau avec Tazolé fut supprimée, seule celle de bois devait toujours être assurée. […] Des mois furent encore nécessaires pour coffrer et cimenter définitivement le puits ».[3]

Si Lamotte n’a pas laissé de Mémoires, nous avons heureusement un témoignage de première main. Le lieutenant Michel Lesourd, saharien affecté aux Confins libyens, passe le 21 mai 1939 à l’Arbre, et il est accueilli par le sergent-chef. Il eut le bon esprit de noter ses observations : « Lamotte est ici depuis janvier. À la profondeur de 35m, l’eau commence à suinter et l’on peut apercevoir les racines de l’acacia, ce qui explique quelques raisons à son existence. Lamotte pense creuser jusqu’à 50m pour trouver de l’eau en quantité suffisante. Pour l’instant, chaque jour, il recueille la valeur de huit estagnons. Il a pour ouvriers des noirs, de véritables athlètes. Lorsqu’ils remontent à la surface, ils ont la respiration difficile, ils sont ruisselants de sueur et blanchis par l’argile qu’ils creusent au fond du puits. Pendant que l’un d’eux remplit le seau, deux autres font monter celui-ci à la surface à l’aide d’un câble d’acier. On voit alors les deux noirs s’éloigner progressivement du puits et parcourir une distance égale à la profondeur déjà atteinte ». L’eau ramenée était excellente. Lamotte en but pendant tout le temps que nécessita la confection du coffrage. Il l’apprécia d’autant plus que, pendant des mois, il avait été astreint à ne boire que de l’eau de guerbas qui lui était apportée chaque semaine par un convoi de chameaux.

 

L’Arbre en 1949. L’angle de vue permet de constater l’étalement des trois troncs encore debout, dont l’un ne présente en réalité qu’un rameau maigrelet. On remarquera – par la densité des crottes – que depuis l’existence de puits, les caravanes y passent pour y puiser l’eau, non pas pour les chameaux (faute de temps pour l’abreuvoir) mais pour les besoins personnels des caravaniers.   (ph. Cne Patureau Mirand)

 

L’Arbre en 1950. On peut supposer que le puits le plus proche de l’Arbre est celui de Lamotte ; le 2e fut foré probablement pour la sécurité des convois militaires de 1940.

Lesourd conclue : « Comment se fait-il qu’à chaque azalaï, aucun chameau ne dévore ses feuilles ou ses bourgeons ? Parmi les nombreux touaregs qui conduisent les caravanes de sel, pourquoi donc aucun d’eux ne lui coupe les branches pour faire du feu pour le thé ? La seule réponse est que cet arbre est tabou et qu’il est considéré comme tel par les caravaniers ».

Et, pour l’anecdote, il ajoute avoir gardé une enveloppe contenant une lettre adressée au sergent-chef, sur laquelle était écrite l’adresse suivante :

Lamotte

Arbre du Ténéré

         Ce dernier livrera plus tard à H. Lhote quelques détails intéressants. D’abord sur la nature du sol rencontré : couche de sable insignifiante en surface, puis terre compacte avec cailloux jusqu’à 25 m ; entre 25 et 30 m, présence d’un banc de granit qu’il fallut casser à coups de masse et à la barre à mine. Les racines de l’arbre ont été touchées à environ une quinzaine de mètres de profondeur et jusqu’à la couche de granit, vers 28 à 30 mètres.

Durant tout son séjour, Lamotte, parlant de la faune, ne vit ni un insecte, ni un reptile. Une fois, il eut la visite de tourterelles qui accompa­gnaient très certainement une caravane qu’il aperçut au loin. À deux reprises, il vit passer une autruche.

Sur l’un des troncs – en l’occurrence, le seul qui survivra un certain temps – avait été fixé une plaque portant la mention : Service géographique de l’A.O.F. Station astronomique, indiquant par là que ce talha était devenu officiellement un point géodésique (ph. Lamotte 1939). Elle devait malheureusement disparaître dans les années 1950.

Revenant sur les lieux en 1959, lors de la Mission Berliet-Ténéré, Henri Lhote note : « Autrefois, j’ai connu cet arbre tout vert et tout en fleurs ; aujourd’hui, je retrouve un épineux tout terne et tout pelé. Je ne le reconnais vraiment pas ; il possédait deux troncs bien distincts, maintenant il n’en a plus qu’un seul avec un chicot sur le côté, tailladé plutôt que coupé, à 1 m du sol. Qu’est-il donc arrivé à ce malheureux arbre ? Tout simplement qu’un camion se rendant à Bilma l’a défoncé ! Comme s’il n’y avait pas assez de place pour passer à côté ! L’arbre tabou, l’arbre sur lequel aucun nomade n’aurait jamais osé porter la main, était ainsi victime de la mécanique ».

Inscription tifinar de la margelle du puits sud relevée par R. Mauny en 1959

L’hydrogéologue A. Cornet, de la mission Berliet, sous l’Arbre du Ténéré en 1959. En 20 ans, l’arbre s’est trouvé totalement dégagé. À gauche, les deux margelles des puits.

Au sujet de ces puits – outre la mention en tifinar qu’il a relevée – le professeur Raymond Mauny mentionne : « Profonds de plus de 35 m, ils conte­naient lors de notre passage plus de 4 m d’une eau relativement peu chargée en sels pour une eau saharienne. L’un, entièrement coffré de ciment résonne lorsqu’on parle ; l’autre, non ».[4]

Enfin, en ce qui concerne le curieux cycle d’ensablement et de désen­sablement constaté sur près d’un siècle, André Cornet estime « qu’il y a évidemment une relation de cause à effet entre l’élagage de l’Arbre et l’ablation du sable par le vent ; on peut admettre la réciproque et lier la formation de la butte sableuse à la croissance des branches basses de l’Arbre avant 1939. Les buttes sableuses ou argilo-sableuses à squelette végétal sont nombreuses au Sahara. Leurs origines sont variées : ce sont parfois les témoins d’une couche enlevée par l’érosion, ce sont d’autres fois des accumulations de matériel éolien autour d’un végétal herbacé ou buissonneux. Dans ce dernier cas, on attribue au faisceau végétal le rôle d’une simple barrière arrêtant les particules en saltation au ras du sol. L’intérêt du cas présent réside dans le fait que l’apparition et la disparition de la butte sableuse autour d’un tronc est liée uniquement à une modification de la superstructure de l’arbre, et sans intervention d’obstacle au ras du sol ».[5]

Mais revenons au sort de notre Arbre. En 1959, l’irrémédiable n’était pas encore au rendez-vous : il n’interviendra qu’une quinzaine d’années plus tard. À vraie dire, l’arbre finissait par être en piteux état, en raison d’une circulation en progression ; en particulier, les chauffeurs, qu’ils soient nigériens, libyens ou algériens, gravaient leurs initiales sur son tronc après en avoir arraché l’écorce !

Et puis, l’irréparable survient : en novembre 1973, l’Arbre est renversé par un camionneur libyen (dit-on…), sans doute ivre (?), alors qu’il reculait. Il y avait bien 200 migrants qui ont crié « Gare à l’arbre ! » en 20 dialectes différents… L’émotion fut forte, chez les nomades, mais aussi chez tous les amoureux du désert, tant ce symbole de la vie dans le néant avait été partagé par tous.

Mais il eut de belles funérailles : par camion militaire, il fut transporté à Agadès puis, peu de temps après, à Niamey pour y être exposé dans le Musée National du Niger, où un important mausolée sera construit en 1977 au-dessus de ses mânes. Et, considéré comme un emblème immortel du Ténéré, un timbre poste de la République du Niger, va commémorer le premier anniver­saire de son décès.

Autre marque d’attachement : sur les lieux mêmes, peu après sa disparition, quelqu’un a construit une structure temporaire en bois par-dessus sa souche. Elle supportait un petit arbre de Noël : geste touchant pour cette fin d’année 1973 !

 

L’Arbre symbole de métal

         En 1975, l’Arbre fut remplacé, pour que demeure un repère pour les voyageurs, par un arbre tout en métal, et c’est un guide de la région d’Agadès et inspecteur des écoles nomades – M. Alzouma Kantana -, qui s’est dévoué corps et âmes (et c’est peu de le dire) pour que ce site ne soit pas oublié.

Dans le même temps, il aurait été tenté, afin de maintenir la tradition de l’Arbre du Ténéré, de faire pousser, mais en vain, plusieurs jeunes acacias à l’abri d’un mur d’enceinte en banco. Et c’est à partir de ce moment que sont survenus de terribles drames qui ont décimé presque toute une famille. L’histoire mérite d’être contée ici.

La petite hutte en palmes aurait servi d’abri, en 1976, à deux jeunes Toubous chargés de les arroser, et payés par Kantana lui-même. Ces jardiniers seraient morts, le puits s’étant asséché. L’un d’entre eux avait quand même essayé de trouver de l’aide en marchant vers la piste des camions Agadès-Achegour-Dirkou plus au nord.

Kantana ramenait un nouveau gardien sur place quand la mort l’a frappé. En panne dans le désert avec sa Land-Rover, il a dit aux deux personnes qui étaient avec lui (un apprenti et un de ses fils) de rester près de la voiture et il s’est orienté vers le site de l’arbre pour atteindre les puits, mais pris d’un malaise, il tomba à quelques kilomètres du but… un bidon d’eau à son côté ! Il avait matérialisé son trajet par des flèches dans le sol et inscrit l’heure à chaque fois.

Un mois plus tard, en allant rechercher le corps de leur père, deux des fils de Kantana et leurs chauffeurs sont eux aussi tombés en panne entre Fachi et l’arbre du Ténéré. Ironie du sort, le fils de Kantana, ainsi que le chauffeur de Kantana, sauvés lors du précédent drame, sont décédés lors de cette seconde panne. Les cinq membres de ce projet fou sont donc morts en essayant de rejoindre à pieds les puits de « l’Arbre du Ténéré »… Épilogue de cette malheureuse première tentative : sur la tombe de Kantana, ainsi que sur celles des disparus de cette histoire dramatique, se dresse une Croix du Sud qui guide les voyageurs, du même matériau que celui de l’arbre en métal du Ténéré. Il fut même question de construire en l’honneur de Kantana un monument sur le site même de l’arbre, mais le projet n’a pas abouti.

Mais revenons à l’arbre en métal de 1975 de Kantana. La structure métallique a été confiée à Charles Térésa, VSNA affublé du titre de Chargé des affaires spéciales auprès du ministère des Travaux Publics du Niger, qui nous en conte le déroulement.

« […] C’est durant ce séjour que j’ai découvert dans les dossiers de la sub-division des Travaux publics d’Agadès qu’un projet existait de remplacer le véritable Arbre du Ténéré, qui a bien été renversé par un camion, par un mât de support de câble à haute tension (ces horreurs que l’on voit dans nos campagnes) afin de matérialiser le site de l’ancien arbre. Pour ma femme [Josyane] et pour moi, c’était un mythe qui s’effondrait et nous ne pouvions laisser faire cela. J’ai alors demandé à mon épouse de me faire plusieurs projets d’esquisses symbolisant un arbre pour tenter de faire une nouvelle proposition, afin d’éviter qu’un jour l’irréparable se réalise. Parmi les esquisses, j’ai sélectionné celle qui me semblait conjuguer les éléments déterminants suivants : conserver la symbolique du lieu, être réalisable simplement, enfin être d’un coût le moins cher possible. […] Notre joie fut immense quand nous avons appris que notre projet était retenu par le gouvernement nigérien : pour nous, l’Arbre du Ténéré devenait l’Arbre Térésa ».

Kantana a modifié plus tard l’arbre en métal en y ajoutant des barils pour le stabiliser et des enjoliveurs de Peugeot 404 recyclés sur la branche centrale de l’arbre pour en améliorer la visibilité en réfléchissant les rayons du  soleil.

La sculpture métallique

En 1998, un sculpteur japonais, Katsuyuki Shinohara (alias Kuma-san qui se traduit par Monsieur l’Ours), a érigé une sculpture métallique baptisée Tree of Wind sur le site, le voulant « Phare du désert ».

Pour ce faire, des plaques de verre sur la structure réfléchissent les rayons du soleil qui deviennent visibles aux voyageurs du désert à plusieurs lieues. Des tubes métalliques dans la structure émettent un son de flûte par grand vent pour que les voyageurs puissent se diriger vers l’arbre même si la visibilité n’est pas bonne. De plus, la structure projette l’ombre de la première lettre des quatre points cardinaux (N,S,E,W) sur le sable. Enfin un texte japonais est inscrit sur la plaque à la base de la sculpture avec une date : 9 décembre 1998 – Tree of Wind.

Monsieur Shinohara a surtout le sens de la communication. Qu’on en juge. L’équipe comportait dix personnes, voyageant sur deux camions : un assistant, des cinéastes de Fuji Television, un coordonnateur, un interprète, un guide touareg, des chauffeurs et un cuisinier. Les plaques de verre, les câbles et l’équipement cinéma­tographique furent préparés à Tokyo et transportés par avion alors que la machine à souder, la génératrice d’électricité, les barres métalliques et les tuyaux furent préparés à Agadès. L’artiste étant connu au Japon, l’événement fut salué par les médias.

Cependant, en novembre 2005, une partie de la structure manque. Des formes métalliques circulaires ont été ajoutées, probablement pour la consolider et en 2006 les formes circulaires ont disparu…

L’ensemble du site quelques années plus tard

– 2001 : À quelques mètres de l’arbre se trouve un puits surmonté d’une éolienne. Mais il n’y a plus ni pompe, ni tuyaux, ni rien qui permette de faire monter l’eau ! Mieux vaut avoir une longue corde dans ses bagages ! Sur la carte Michelin est inscrit : « eau très mauvaise à 40 mètres de profondeur ».

– 2002 : Sur une photo, on distingue l’éolienne en arrière-plan. Des pièces métalliques et des fûts sont les vestiges du passage de touristes ou de camionneurs. Les puits sont à environ 8 mètres et l’on peut voir les trois barils dans lesquels est planté l’arbre en métal.

– Fin 2003 : Un tour-opérateur passe en ce lieu et, sans complexe, laisse une belle inscription sur le baril du milieu de l’un des trois fûts qui forment la base de l’arbre : « Holland Africa Tour 1-2003 ».

Le bidon au-dessus a conservé une inscription écrite dans le sens vertical : « faites comme moi (ce qui pourrait signifier plantez un arbre comme moi) ; et une ligne au-dessous : « placé par Katana Alzouma – 1974 ».

– Oct. 2005 : Des voyageurs suisses d’African Adventure trouvent l’arbre métallique couché et s’organisent pour le remettre sur pied. Depuis, on ne voit plus que deux barils au lieu de trois, car la base de l’arbre a été enfouie plus profondément.

– Janv. 2006 : l’arbre de métal a été étêté. La tête repose sur une de ses branches.

En réalité, l’arbre et la sculpture de métal, censés faire revivre le mythe de l’acacia légendaire, ne pourront jamais échapper aux vents violents du Ténéré, ni aux injures des hommes… et c’est peut-être mieux ainsi !

En guise d’épilogue

… ou comment la nature reprend ses droits sur la vanité des hommes

1978. On voit la construction qui avait été faite aux alentours de 1975 pour abriter le gardien toubou chargé d’arroser les plants d’acacias plantés par Kantana (ph. Th. Tillet)

1985. La construction en dur se désagrège déjà. En revanche, la paillote a servi – pour un temps – de « buvette » à l’époque des caravanes. Les deux fûts d’essence de 200 l, noirs et blancs, à gauche, ont servi à protéger la plantation de Kantana     (ph. H. Reineccius)

 

Ci-dessus : 2001

La nature a eu raison des constructions : le vent de sable du Ténéré a tout balayé. Élevée récemment, la sculpture fait bonne figure… mais pour combien de temps !       (ph. J-P. Waymel)

(NB : les photos non légendées des structures métalliques des pages 15, 16, 17 sont aussi de J-P. Waymel)

Ci-contre : 2006

L’arbre de métal perd constamment de sa superbe, et la sculpture japonaise se déplume, sans doute pour le plus grand avantage des nomades ou des camionneurs !   (ph. F. Medici)

 


*  – Michèle Bec tient à remercier Arnold Tremblay, Canadien, qui, le premier, a effectué les recherches sur la fin de l’Arbre du Ténéré, remplacé par des structures symboliques. Enfin, cette rétrospective n’aurait pu se faire sans le concours des archives de La Rahla.

[1]  – En tamachek, ténéré veut dire dehors.

[2]  – Colonel Maurice Abadie : La Colonie du Niger. Sté éd. géo. maritimes et coloniales, Paris 1927, pp 45-46.

[3]  – Lhote  H. : L’épopée du Ténéré.  Ed. Gallimard, Paris 1961, pp 100-101 / 181-184.

Nabal  A. & Lhote  H. : Feu l’Arbre du Ténéré. Le Saharien, n° 61, 1973, pp 2-6.

[4]  – Raymond Mauny : L’arbre du Ténéré 1959. Bull. de liaison saharienne, n° 38, Alger 1960, pp. 174-176.

[5]  – André Cornet : Encore l’Arbre du Ténéré. Simple observation sur la genèse de buttes sableuses à squelette végétal au Sahara. Bull. de Liaison Saharienne, n° 39, Alger 1960, pp. .244-246.