La Mauritanie, au miroir de la crise malienne

Alors que le Mali s’enfonce dans la crise, que le Nord du pays est sous le contrôle des islamistes et qu’une intervention militaire mobilisant les États de la région est annoncée pour tenter de les déloger, où en est la Mauritanie, voisin du Mali et premier pays de la bande sahélienne à avoir été déstabilisé par Al-Qaïda ? Vincent Bisson, spécialiste de ce pays, revient sur le contexte régional, les événements qui ont marqué la Mauritanie ces dernières années, et fait le point sur la situation sécuritaire fin 2012.

Le Saharien : Il y a exactement cinq ans, la Mauritanie était durement frappée par Al-Qaïda. Aujourd’hui, cette menace semble se reporter sur les pays voisins et notamment sur le Mali. Comment expliquez-vous cette focalisation sur les pays du Sahel et pourquoi la Mauritanie a été le premier d’entre eux à être visé ?

Vincent Bisson : Si l’on fait un bref rappel historique, c’est effectivement en 2007 qu’ont eu lieu en Mauritanie deux attentats retentissants : l’assassinat, le 24 décembre, de quatre Français à Aleg (250 km au sud-est de Nouakchott), et celui de trois militaires mauritaniens, le 27 décembre, à El-Ghallaouiya, dans le nord-est de l’Adrar, à la veille du départ du rallye Paris-Dakar, finalement annulé. S’en est suivi une série d’attentats et d’affrontements : attaque contre l’ambassade d’Israël à Nouakchott en février 2008 ; combats violents entre djihadistes et forces de l’ordre au cœur de la capitale en avril ; assassinat de douze soldats dans le nord du pays (Tourine) en septembre ; assassinat d’un Américain à Nouakchott en juin 2009 ; attentat suicide en août aux abords de l’ambassade de France ; enlèvement de trois humanitaires espagnols en novembre ; ou encore l’enlèvement d’un couple italien au sud du pays, non loin du Mali, en décembre 2009, pour ne citer que les principaux événements.

Cette séquence a marqué l’opinion, mauritanienne d’abord, soucieuse de l’image du pays, musulman, accueillant et tolérant, mais aussi occidentale et d’abord française, pour laquelle le pays « au million de poètes » était devenu en une décennie une destination saharienne prisée. Pourtant, un premier incident avait eu lieu deux ans plus tôt, en juin 2005, avec l’attaque du poste militaire de Lemgheïty, aux confins algéro-mauritaniens (15 morts). Mais à l’époque, cette authentique attaque terroriste avait suscité des doutes, tant le régime du colonel Ould Taya était en perte de vitesse et les rivalités étaient exacerbées entre notables maures pour le contrôle de la contrebande dans cette partie du pays. 2007 peut néanmoins être considérée comme une date-clé dans la mesure où, un an plus tôt, en septembre 2006, le GSPC algérien (le Groupe salafiste pour la prédication et le combat, héritier des GIA) avait officiellement fait allégeance à Al-Qaïda.

Or, cette allégeance ne s’est pas seulement traduite par un changement de nom (AQMI : Al-Qaïda au Maghreb islamique) ; elle a conduit à trois changements majeurs dans la manière de procéder des djihadistes algériens. D’abord, un changement de cibles : désormais seront visés exclusivement les ressortissants et intérêts occidentaux, ainsi que les régimes en place, accusés de corruption et de brader les ressources nationales au profit des puissances étrangères, tout en tentant d’épargner les civils. Ensuite, le recours à des techniques de plus en plus sophistiquées et l’importation de nouveaux modes d’action, éprouvés en Afghanistan ou en Irak : multiplication des opérations kamikaze et des prises d’otages. Enfin, une volonté de dépasser le cadre national algérien des années 1990 pour s’inscrire pleinement dans celui du djihad planétaire post 11-Septembre. Ainsi les terroristes algériens vont-ils s’efforcer de diversifier leurs recrutements, embrigadant de nombreux Sahéliens (les Mauritaniens seraient les plus représentés), de multiplier les coups d’éclat à l’extérieur du territoire algérien et tenter d’établir un nouveau front de djihad élargi à l’ensemble de l’Afrique du Nord, donc aux portes de l’Europe. Cette évolution va les conduire à cibler plus particulièrement les pays du Sahel, perçus comme le ventre mou du Nord de l’Afrique : des pays pauvres, aux inégalités criantes et aux populations vulnérables ; des États fragiles, à la corruption endémique et aux forces de sécurité sous-équipées ; des territoires difficilement contrôlables, à la charnière des mondes arabe et africain.

L’irruption du terrorisme en Mauritanie s’inscrit donc pleinement dans le cadre de cette réorientation stratégique, au moment où les djihadistes s’efforçaient d’édifier un sanctuaire positionné au sud du Sahara et qui servirait éventuellement de zone de repli aux partisans d’Al-Qaïda, lesquels se trouvaient acculés aux confins afghano-pakistanais ou traqués à travers le monde. Le Mali, idéalement situé au cœur de cette zone, leur a d’abord servi de base arrière logistique face à l’Algérie, bénéficiant de la passivité des autorités maliennes, avant de devenir le principal foyer de diffusion du terrorisme à l’échelle régionale. Un non-dit faisait alors office de pacte : AQMI veillait à ne commettre aucun attentat sur le sol malien, en échange de quoi le Mali laissait les groupes terroristes opérer dans le Nord désertique du pays (contractant des mariages ; percevant des taxes sur les trafics), et bien sûr au-delà des frontières nationales.

Dans ces conditions, on comprend que l’extension du djihad se soit portée sur les pays voisins du Mali. Or, en Mauritanie, il existait un contexte et un terreau favorables au développement de l’islam radical : extrême pauvreté et sentiment d’injustice lié au clientélisme et à l’accaparement des richesses par la notabilité maure ; présence massive de descendants d’esclaves affranchis, déracinés et sous-instruits, venus gonfler les bidonvilles de Nouakchott et livrés aux prédicateurs salafistes, lesquels ont longtemps bénéficié du laxisme des autorités. La « solidarité arabe », notamment de l’Arabie saoudite et des pays du Golfe, grands financeurs du pays, n’était pas sans  contrepartie. Jusqu’au lendemain du 11-Septembre, un centre de prosélytisme wahhabite avait d’ailleurs pignon sur rue, au cœur de la capitale mauritanienne. Tout ceci a suscité des vocations, lesquelles se sont traduites par la création de petites cellules djihadistes, restées longtemps dormantes jusqu’à ce que le contexte post 11-Septembre et les changements politiques consécutifs au coup d’État de 2005 ne les poussent à l’action. Les assassins d’Aleg (en réalité un enlèvement qui a mal tourné), arrêtés à la suite d’une traque au Sénégal et en Guinée-Bissau, étaient en fait de jeunes Maures désoeuvrés passés brièvement par les camps d’Al-Qaïda au Mali et qui semblent avoir cherché une forme de reconnaissance auprès des leaders de l’organisation en perpétrant leur forfait.

Pour conclure, on peut dire que cette différence de traitement du Mali et de la Mauritanie par AQMI vient de voler en éclats à la faveur de la crise malienne. Car on a beaucoup insisté, ces derniers mois, sur le lien de causalité entre la chute du régime de Kadhafi et cette crise, notamment par le retour de Libye de Touaregs puissamment armés, lesquels se sont alliés ou ont fait le jeu des partisans d’Al-Qaïda. Ceci est exact, et la mobilisation touarègue autant que le putsch du capitaine Amadou Sanogo, en mars 2012, ont bien sûr lourdement pesé sur le cours des événements. Mais, en réalité, cela faisait des mois que le Mali était au bord du gouffre, à mesure que le pouvoir central, sous la pression des États voisins et des Occidentaux, remettait peu à peu en cause son pacte tacite de « non agression mutuelle » avec les djihadistes. Dès lors, la récupération de la crise par ces derniers était inévitable pour mieux servir leurs objectifs profonds : déstabiliser le pays et sanctuariser le nord du pays. Vu sous cet angle, c’est finalement à un processus de normalisation que nous assistons. Désormais, il n’y a plus d’exception malienne face à la menace terroriste d’Al-Qaïda.

 

LS : Vous avez fait allusion aux événements politiques qu’a connus la Mauritanie ces dernières années. Y a-t-il un lien entre le contexte sécuritaire et les coups d’État de 2005 et 2008 ?

VB : Autant le premier putsch, en août 2005, répondait clairement à une lutte interne aux tribus maures pour l’accès au pouvoir, autant celui d’août 2008 trouve une explication en partie sécuritaire. A la suite du premier coup d’État et de la transition militaire qui en a résulté, le CMJD (le Conseil militaire pour la justice et la démocratie), sous la pression internationale, a fini par accepter de remettre formellement le pouvoir à un civil, pour peu que ce dernier lui obéisse. Or, Sidi Ould Cheikh Abdellahi, élu président en mars 2007 après avoir passé l’essentiel de sa vie à l’étranger, s’est avéré beaucoup moins docile qu’ils ne l’avaient espéré. D’origine maraboutique, il a surtout manqué de fermeté à l’égard des activistes islamistes et multiplié les concessions envers l’islam politique, notamment par la reconnaissance inédite de partis islamistes et l’entrée de l’un d’eux, le RNRD (Tawassoul), au gouvernement. Or, huit mois après l’élection présidentielle, le pays plongeait dans le terrorisme et découvrait que la menace ne venait plus seulement de l’extérieur, mais bien de ses propres enfants. Prétexte ou véritable justification, les militaires mettront en avant la menace terroriste et le risque de déstabilisation du pays pour reprendre en mains les destinées du pays. En août 2008, l’un des artisans du coup d’État de 2005, le colonel (devenu entre-temps général) Mohamed Ould Abdelaziz, renversera le président élu. Un an plus tard, il fera entériner sa prise de pouvoir par une élection contestée par ses opposants, mais jugée transparente par les observateurs internationaux.

 

LS : Par quoi s’est traduite cette reprise en mains par les militaires et quel est l’état actuel de la menace terroriste en Mauritanie ? Le classement en zone rouge par le Quai d’Orsay d’une grande partie du territoire est-il justifié ?

VB : Le retour au premier plan du général Ould Abdelaziz, soutenu par les Occidentaux, a conduit à une incontestable amélioration de la situation sécuritaire. C’est un fait : depuis la fin 2009, les actions terroristes ont été considérablement réduites, repoussées aux marges du pays (attentat suicide contre une caserne de Néma, en août 2010), ou neutralisées avant leur mise en œuvre (tentative d’infiltration dans la capitale, en janvier 2011). Les cellules djihadistes ont été démantelées, les activistes traduits devant la justice et les sympathisants mis sous observation ; les forces de sécurité ont été renforcées et revalorisées. Mieux équipées et mieux formées, elles bénéficient désormais pleinement des expertises française et américaine, et ont obtenu de Bamako un droit de poursuite en territoire malien ; un droit vigoureusement dénoncé par les populations maliennes, victimes collatérales, mais très dissuasif pour les djihadistes (6 tués lors de l’intervention franco-mauritanienne de juillet 2010 ; 17 tués en juin 2011). Par ailleurs, une trentaine de points d’entrée obligatoires pour accéder au territoire national ont été instaurés en février 2010, et le contrôle des déplacements intérieurs s’est amélioré (création d’une brigade de la route en octobre 2009 ; réduction, mais professionnalisation des contrôles aux entrées des villes). Point important : les populations, conscientes du préjudice considérable que le terrorisme islamiste leur a causé (l’économie d’une région comme l’Adrar, basée essentiellement sur le tourisme, s’est effondrée), jouent un rôle de plus en plus actif, n’hésitant pas à signaler aux autorités le passage de véhicules suspects hors des sentiers battus. Ces mesures expliquent en grande partie que la menace se soit reportée sur les pays limitrophes, notamment le Mali (le dernier événement en date, l’enlèvement d’un Français le 20 novembre, est symptomatique : venu de Mauritanie, il a été capturé côté malien), mais aussi la région de Tindouf (Algérie), comme on a pu le constater avec l’enlèvement en octobre 2011 des humanitaires européens dépêchés dans les camps de réfugiés sahraouis. Le déplacement du théâtre de crise au Mali est donc aussi une conséquence du relatif succès des autorités mauritaniennes dans leur lutte antiterroriste.

Plus sûre, la Mauritanie reste néanmoins vulnérable, en raison de l’étendue de ses frontières et de la nature du terrain, mais aussi parce que le contexte social, économique et idéologique n’a guère changé. Aujourd’hui, la menace n’est plus tant celle d’attentats perpétrés par une cellule locale que le risque d’enlèvements fomentés à partir des pays voisins, en usant au besoin de la complicité de jeunes Mauritaniens prêts à remettre leur capture à leurs commanditaires étrangers en échange de plusieurs milliers de dollars. Dans les régions frontalières du Mali, de l’Algérie et, dans une moindre mesure, du Sénégal, le risque d’enlèvement ou d’attentat suicide perpétrés à partir de l’extérieur reste élevé, comme en témoigne l’enlèvement, en décembre 2011, d’un gendarme dans l’extrême sud-est du pays. D’où le classement en zone rouge par les autorités françaises d’une grande moitié Est du pays. Les opérateurs touristiques tentent désespérément, depuis plusieurs années, de sortir la région de l’Adrar, cœur de leurs activités, de cette zone qui comprend notamment la cité de Chinguetti et dont le classement est jugé excessif, pour des raisons commerciales évidentes (ne pas effrayer les clients), mais aussi pour des questions de responsabilité et de prise en charge, en cas d’enlèvement. De fait, par sa configuration naturelle et topographique, l’Adrar pourrait facilement être sécurisé, sanctuarisé même, car contrairement aux grands espaces sahariens, les points d’accès sont en nombre limité. Mais la réouverture de la région aux touristes occidentaux ne manquerait pas de créer un appel d’air pour des djihadistes en quête d’actions spectaculaires. Nous avons vu par le passé que certains d’entre eux ne reculaient devant aucun défi, comme lorsqu’en novembre 2009, ils traversèrent la quasi-totalité du territoire mauritanien (aller et retour) pour venir enlever les trois humanitaires espagnols sur la route reliant Nouakchott à Nouadibou. Dans ces conditions, la logique des autorités françaises est de ne prendre aucun risque en interdisant la zone à ses ressortissants.

 

LS : L’attaque dont a été victime le président mauritanien en octobre 2012 peut-elle avoir un lien avec le terrorisme islamique ?

VB : Plusieurs hypothèses ont été avancées pour expliquer les coups de feu qui ont visé et blessé le président sur la route reliant Nouakchott à Akjoujt. Les témoins ayant été très peu nombreux sur cet axe peu fréquenté, sans doute ne saura-t-on jamais les raisons exactes de l’incident. Mais compte tenu de sa localisation et de l’amélioration de la situation sécuritaire dans le pays, la thèse d’un cafouillage entre les forces de l’ordre, voire d’un règlement de compte personnel visant le président, semble plus plausible qu’une action terroriste, laquelle nécessite désormais une préparation méticuleuse et des complicités locales pour atteindre une telle cible.

 

LS : En cas d’intervention armée de la CEDEAO au Mali, quel pourrait être le rôle de la Mauritanie ?

VB : La Mauritanie, qui a quitté la CEDEAO en janvier 2001, a dit qu’elle ne participerait pas à la force d’intervention ouest-africaine. En tant que pays limitrophe partageant plus de 2000 km de frontières communes avec le Mali, Nouakchott aura déjà fort à faire pour défendre son territoire, sécuriser ses camps de réfugiés et empêcher toute incursion des djihadistes. Car, là est l’enjeu de la reconquête véritable du Nord Mali : le devenir des djihadistes, une fois qu’ils se seront retirés des villes de Gao, Tombouctou et Kidal. La tentation sera grande, pour eux, de franchir des frontières qui n’existent que sur les cartes et pour les autorités nationales, pour mieux harceler depuis l’extérieur les armées étrangères stationnées au Mali, à la manière dont les Talibans usent des territoires tribaux pakistanais pour tenir en échec les forces de l’OTAN. Pour éviter que le temps ne joue en leur faveur (passé celui de la reconquête, les armées étrangères sont rapidement perçues comme des forces d’occupation) et éviter un tel scénario, la Mauritanie, mais aussi l’Algérie et le Niger devront mobiliser des moyens considérables et recourir, au besoin, à leur droit de poursuite en territoire malien, sans garantie de succès.

Par ailleurs, un non-dit tend à restreindre l’implication mauritanienne dans la crise malienne. Outre des capacités logistiques et financières limitées, les autorités considèrent que contrairement à leurs homologues maliens, elles ont pris leurs responsabilités face à Al-Qaïda (au prix du coup d’État de 2008) et adopté les mesures nécessaires pour endiguer la menace sur leur propre territoire. A Nouakchott, nombreux sont ceux qui considèrent que c’est maintenant aux Maliens de payer le prix de leurs erreurs passées et d’assumer leurs responsabilités, après des années de complaisance de l’ex-président malien, Amadou Toumani Touré, envers les djihadistes, et son incapacité à solutionner la question touarègue. De ce point de vue, le putsch perpétré par le capitaine Sanogo est perçu comme une étape déstabilisatrice, mais nécessaire, face à l’incurie de la classe politique malienne, tandis que Nouakchott accueille sur son sol les représentants de la rébellion touarègue et s’affiche en médiateur.


[1] Géographe et politologue, directeur de l’ARAN, cabinet d’analyse et de veille sur les pays arabes et sahéliens (Paris).