Des américains au Hoggar en 1925

Avant-Propos

Maurice Reygasse (1881-1965), haut fonctionnaire et archéologue s’autorise à proclamer en décembre 1925 que l’expédition franco-américaine au Hoggar qui vient de se terminer est « fière de pouvoir offrir au Gouvernement le plus riche trésor archéologique jusqu’à ce jour découvert au Sahara ». Dans son compte-rendu adressé au ministre de l’Instruction publique, M.Reygasse annonce ainsi la découverte du squelette dit de Tin Hinan, l’ancêtre vénérée des Touaregs, l’ancêtre maternelle des tribus nobles et le trésor de la nécropole d’Abalessa. L’histoire de cette mission et de ses participants a fait l’objet d’un article dans notre numéro 192 (1er trimestre 2010).
Parmi les membres de la Franco-American Logan-Sahara-Expedition, il y avait Bradley Tyrrell (1883-1964) – Brad dans le texte -, administrateur du Beloit College, qui a rapporté de son périple saharien un journal de route très détaillé. Bradley Tyrrell, ainsi que nous le confie son compatriote Alonzo Pond, était un « magnifique compagnon, chantant et jouant de l’harmonica pendant les longs trajets ». Certainement le boute-en-train de l’expédition, il parvenait à maintenir une ambiance sympathique. De son journal, nous avons retenu les passages où l’auteur rend compte de la progression des fouilles archéologiques de la mission, ainsi que les passages caractéristiques, parfois cocasses, en rapport avec les personnages de la mission, leur itinéraire et leurs rencontres avec les Touaregs. Ce que dit B. Tyrrell de ces rencontres est particulièrement révélateur de la curiosité réciproque que vécurent ces deux mondes, ces deux cultures qui se découvrent au premier quart du siècle dernier.
La publication d’extraits de ce document nous a parfois contraints de prendre quelques libertés avec le texte original pour en maintenir la cohérence, mais en veillant néanmoins à n’en pas trahir le sens. Enfin, les photographies qui illustrent l’article proviennent en grande majorité des archives de B. Tyrrell, confiées au Logan Museum; si tel n’est pas le cas nous en précisons l’origine. Nos lecteurs n’oublieront pas que ces documents datent de 1925, et ne présentent donc pas toujours une qualité optimale; néanmoins, leur intérêt historique et didactique justifie amplement leur reproduction.
Enfin, pour la compréhension du texte, nous rappelons les participants de la mission suivant l’ordre dans lequel ils sont cités par B. Tyrrell dans son journal. Pour de plus amples renseignements les concernant, voir l’article dans le Saharien n° 192.

  • Byron Khun se faisait appeler comte de Prorok. Aventurier, conférencier, écrivain et archéologue amateur américain il a financé une partie de l’expédition ; à ce titre il en est un des responsables. Dans le journal, appelé simplement « le Comte ».
  • Alonzo Pond, anthropologue américain du Beloit College.
  • Maurice Reygasse, « le » responsable français de la mission. Haut fonctionnaire (administrateur de la commune mixte de Tébessa), archéologue, fondateur du Musée du Bardo à Alger.
  • Harold Denny, correspondant du New-York Times ; il est chargé de publier les exploits du Comte dans la presse américaine.
  • H. Barth, cinéaste suisse ; il devait filmer le voyage pour les futures conférences du Comte.
  • Martini, mécanicien de Tébessa, est le seul chauffeur de l’expédition ayant une expérience de la conduite saharienne. Avec son véhicule Lucky Strike il pilotera B. Tyrrell, A. Pond et parfois L. Chapuis. Les deux autres véhicules, Sandy et Hot Dog sont confiés à deux chauffeurs inexpérimentés travaillant pour Renault, Chaix et Soublin.
  • Louis Chapuis, ancien adjudant du génie, guide et interprète de la mission. À cette époque, il était considéré comme l’un des plus grands sahariens. En 1922-1923 il met ses immenses compétences au service de la mission Citroën – Haardt – Audouin Dubreuil ; un an plus tard, en 1924, il accompagne le prince Kemal El Din dans le désert Libyque avec le docteur Ball. En 1925, nous le retrouvons donc avec cette fameuse mission franco-américaine. Dans un prochain numéro, nous consacrerons un essai biographique à L. Chapuis, saharien injustement méconnu de nos jours, ainsi qu’à ses articles destinés aux journaux de l’époque et à sa correspondance avec A. Pond.
  • Belaïd, interprète de la mission. Kabyle, il a vécu de nombreuses années au Hoggar, côtoyant le père de Foucauld et le général Laperrine. Il parle admirablement le tamacheq, mais aussi l’arabe et le français : il était traducteur officiel dans l’armée française. Ses parcours sahariens sont relatés dans Le Saharien n° 65 de 1976.

* * *

Bradley Tyrell
Cette photo de Brad Tyrrell, prise par l’aménokal Akhamouk, est extraite du film de 90 minutes tourné par l’auteur du journal

 

Journal de Bradley Tyrrell

(Extraits)

Le 11 octobre 1925, Constantine, Algérie

L’hôtel Cirta donne sur un fossé naturel de cette ville quasiment imprenable. Le quartier arabe se trouve dans le nord-est, secteur intéressant, mais malheureusement sale ! J’ai pris une photo de mon balcon, qui est au premier étage. Prorok et moi sommes allés à la gare pour accueillir Pond, Reygasse, Denny qui arrivaient par le train de 8 h 30. Pond était tout heureux de pouvoir parler anglais après deux mois en compagnie de Reygasse qui, me dit-il, était un bien désagréable compagnon.
Une voiture est venue nous chercher à 11 h pour nous conduire à Djemila. Nous avons vu une pièce de théâtre grecque : en fait, des Américains ont donc vu une pièce de théâtre grecque, traduite en français dans un amphi­théâtre romain, mise à jour en Algérie par des ouvriers en majorité arabes !

Le 12 octobre 1925

Nous nous sommes levés tôt pour prendre possession des voitures et des bagages avec l’espoir d’avoir tout fini à 10 h, mais comme toujours en Afrique, nous n’avons pu partir qu’à 14 h 30.[1]
Nous avons traversé de beaux paysages. Les routes sont excellentes, aussi bonnes que dans le Wisconsin. Les Français ont certainement déve­loppé l’Afrique du Nord pour le tourisme ! Je suis impressionné par la façon dont ils organisent les choses. Au début, tout est fouillis, puis tout s’arrange.

La Renault Lucky Strike devant l’hôtel Cirta à Constantine, juste avant le départ pour Batna. À gauche Bradley Tyrrell fumant sa pipe.

La première voiture est tombée en panne sèche. Nous avons continué en leur disant qu’on enverrait de l’essence, mais juste avant d’arriver à Batna ce fut le tour de notre voiture Lucky Strike.

Le 13 octobre 1925

Nous avons quitté Batna vers 9 h pour prendre une excellente route qui suivait la ligne de chemin de fer. Déjeuner dans un grand hôtel dans l’oasis d’El Kantara.
Ce matin, nous avons goûté nos premières dattes. Comme le veut la coutume, avant de les manger nous avons imploré la protection divine pour qu’elle nous protège au cours de notre voyage dans le désert.
Nous avons croisé des caravanes. Beaucoup avaient des bassours qui vite se refermaient quand j’essayais de photographier. Une première vue du désert vers 14 h 30. Les vêtements des autochtones ont tendance à se confondre dans la nature plutôt que de ressortir. Nous sommes arrivés à Biskra à 16 h.
À la nuit, un guide nous a emmenés dans un café où des filles dansaient au son d’un tam-tam et d’une flûte. Le sol était sale, les coins de la pièce encore pires, et les spectateurs arabes affichaient une mine assez patibulaire. Bref, ce ne fut pas la fête qu’on espérait, surtout lorsqu’on nous demanda de débourser encore 10 francs par personne pour voir un avaleur de sabres ; alors nous avons refusé et sommes partis. C’est bizarre comme on s’habitue vite à la valeur du franc ici, car la somme qu’on nous demandait n’était finalement que l’équivalent de 50 cents, mais, ici, cela nous avait semblé exorbitant.

Déjeuner à El Kantara. De gauche à droite : Reygasse, Prorok, Tyrrell et Pond à l’extrême-droite.
Premier déjeuner dans le désert. Les 3 Renault, 6 roues (12 pneus) ; en tête Sandy avec Prorok, Denny et Barth ; au centre Lucky Strike, piloté par Martini avec Tyrrell et Pond ; en queue Hot Dog, avec Reygasse, Chapuis et Belaïd.

Le 14 octobre 1925, Biskra

À la tombe du cardinal Lavigerie [fondateur de l’ordre des Pères Blancs]. Nous participons à une cérémonie pour le centième anniversaire de sa naissance (beaucoup de photographes et de poignées de main…), puis prenons la route à 13 h.
Les paysages au sud de Biskra ressemblent un peu à notre désert. Pour m’entraîner, j’ai tiré quelques balles avec mon Colt pendant que nous roulions. Nous avons récupéré ici Louis Chapuis. Il vit au Hoggar depuis 13 ans et parle le tamacheq.

À Ourir, le jardinier Mohamed a cueilli un régime de dattes pour notre petit-déjeuner.

 

Le 15 octobre 1925

Peu de temps après notre départ, nous sommes arrivés à Ourir, une grande oasis plantée de centaines de palmiers dattiers. Cette palmeraie est, me dit-on, privée et vaut 20 millions de francs.
Une oasis veut dire invariablement « beaucoup de mouches ». Les autochtones leur permettent de se balader librement dans leurs yeux, le nez et sur tout leur corps !
Nous sommes enfin arrivés à Touggourt à 14 h après beaucoup de poussière. Pond et moi nous nous sommes baladés en ville. Au marché, dattes, poivrons, haricots blancs, oignons, ail, pastèques, potirons présentés en petits tas. Mais que de palabres ; ainsi, nous avons assisté à une discussion assez vive pour un simple achat d’aubergines. Un enfant s’est proposé de nous guider dans des ruelles assez inquiétantes… pour nous retrouver sains et saufs au marché.

Le 16 octobre 1925, Touggourt

Aujourd’hui, on nous a fourni ici une mitrailleuse que nous avons installée dans notre véhicule. En aurons-nous besoin ? Les avis divergent. Chapuis, saharien expérimenté nous dit que c’est un « luxe inutile », car les histoires de bandits ne sont souvent que le fruit de l’imagination. C’est ainsi que les Touaregs, qui reçoivent des cartouches des autorités françaises, les utilisent pour la chasse et non pour luter contre les bandits. Lorsque les cartouches sont épuisées, les autorités félicitent les courageux Touaregs et renouvellent leur stock. D’autres personnes confirment que c’est quand même une région dangereuse. Nous préférons être prudents ; Pond, Martini et moi constituons « le groupe mitrailleuse », et nous devons nous entraîner lors de la descente vers le sud.
Martini donne une leçon sur le fonctionnement de la mitrailleuse qui sera en fin de compte rendue aux militaires à Ouargla où on leur dit : « qu’il fallait mieux mitrailler en photos »
À midi nous avons pris la route pour Temacine, un petit village à 6 km en s’enfonçant dans le désert. Nous étions les invités du caïd Tid Janer, le chef religieux de la région. Une maison bizarre avec des murs pas droits, décorée de couleurs vives et une frise avec des inscriptions du Coran. Des tapis épais couvraient le sol et, avec mes grosses chaussures, j’ai trébuché assez souvent. Le caïd ne s’est pas manifesté une seule fois. J’ai appris que cela ne serait pas du tout convenable pour un hôte d’être parmi ses invités pendant qu’ils mangent ; on nous a quand même servi un déjeuner de huit plats ! Le serviteur était chaussé de pantoufles, de grosses chaussettes marron en boudin, un turban blanc pas très propre et en main un cache-poussière gris. Pond et moi étions les premiers Américains à visiter le domicile du caïd ! À la fin du repas, les invités doivent roter si l’hôte est suffisamment près pour entendre, mais comme le notre n’était pas là, nous n’avons pas suivi la coutume ! Le caïd avait organisé pour nous une démonstration de ses puisatiers qui avaient la réputation de retenir leur souffle pendant quatre minutes pour nettoyer le puits de 34 m de profondeur. Ce sont de vieux chenapans de la tribu des Ghauara. Le seul qui soit descendu devant nous est resté deux minutes trente. Les jeunes n’apprennent plus ce métier maintenant, nous avons donc vu les derniers puisatiers !

Le 17 octobre 1925, Ouargla

J’écris ces lignes de la caserne d’Ouargla à la lumière des bougies. Nous revenons juste du mess des officiers, où nous étions invités d’honneur par le commandant et le capitaine, avec qui nous avions déjà dîné à Constantine et Biskra, tous deux en grande tenue et toutes décorations sorties.
On nous assure que la mitrailleuse est totalement superflue entre ici et Tamanrasset, mais, plus au sud, les autorités déclinent toute responsabilité si nous ne la prenons pas. Nous déciderons demain matin.

Le 18 octobre 1925, dimanche à Ouargla

Une journée splendide. Le soleil cogne dur malgré le vent du nord. Prorok nous informe qu’il aimerait trouver une ville mystérieuse dont il aurait entendu parler, cachée à 400 km au sud de Tamanrasset. Personne n’en connaît la position sur cette partie blanche de la carte, jamais sérieusement explorée ! Les autorités refusent de nous garantir la sécurité dans ce secteur ; néanmoins, elles enverront des méharistes sur nos traces pour nous aider en cas de problèmes. Malgré cela nous allons probablement laisser la mitrailleuse ici. Chapuis nous dit, lui, qu’il connaît une colline dans le Hoggar où se trouvent des tombeaux qui n’ont jamais été fouillés.[2]

Le 19 octobre 1925

Départ à 14 h 30. Après beaucoup de discussions, nous avons réussi à tout mettre dans les voitures, y compris les vivres qu’on venait d’acheter. Pond et moi avons beaucoup ri à cause de l’importance que les Français accordaient au vin. Arrêt à 52 km au sud-ouest d’Ouargla. C’est notre premier vrai bivouac dans le désert. Le cuisinier prépare le dîner depuis une heure et demie, et nous n’avons toujours rien.

Le 20 octobre 1925

Nous nous sommes levés à 5 h 30 après une assez bonne nuit sur les matelas gonflables. Du reg et des dunes partout. Nous avons fait demi-tour pour voir un site néolithique que Chapuis venait de découvrir. Beaucoup de silex taillés, dont de beaux spécimens. Nous tombons tous d’accord pour accorder les découvertes en priorité à Prorok.

Le 21 octobre 1925, Inifel

Nous avons trois jours de retard sur notre itinéraire. Encore tout le monde debout à 5 h ce matin, et nous avons profité d’un autre superbe lever de soleil. Chapuis était réveillé, mais n’était pas encore sorti de ses couvertures. À vrai dire, c’est lui le chibani, non seulement par son physique, mais par ses gestes. Son lit est toujours le premier à être prêt. Il creuse une cuvette dans le sable, y met des couvertures, se glisse dans un gros pull, se coiffe d’un bonnet de laine et rentre dans son sac de couchage. Il est paré pour la nuit.
Arrivée à Inifel vers 15 h 15. C’est seulement un fort, un bâtiment et un puits, mais l’endroit est très beau, avec les plus hautes dunes de la région.

Bordj Hassi Inifel

Prorok est parti dans leur direction avec le photographe. À 18 h 15, ils n’étaient toujours pas revenus. Nous avons allumé le phare fixé sur l’un de nos véhicules et dirigé le faisceau vers le ciel. Chapuis et Pond se sont mis en route pour les retrouver, ce qu’ils ont réussi à faire. Prorok et son compagnon se dirigeaient bien dans une mauvaise direction avant de voir la lumière de notre phare ! Prorok était monté en haut d’une dune pour y déposer sa thermos bien en évidence et signaler ainsi leur passage. Cet homme n’a pas froid aux yeux et a beaucoup d’imagination.

Le 22 octobre 1925

Nous avons dormi dans le bordj d’Inifel. Au matin, un garde militaire avec deux chameaux a pris la piste juste devant nous, pendant que d’autres partaient dans la direction d’où nous étions venus. La piste a été difficile toute la matinée. Elle s’est améliorée dans l’après-midi. Nous avons campé dans une belle petite vallée, Merdjouma, avec de la végétation qui ressemble à des tamaris.

Le 23 octobre 1925

Chapuis m’a réveillé vers les 5 h. Après avoir pris du thé fort, nous sommes partis à la chasse à la gazelle. Hot Dog, la deuxième voiture, cassa une bielle à 30 km du départ ; nous restons tous immobilisés. En attendant la nuit nous avons passé le temps à visiter, à lire, à tirer à la carabine. Chapuis qu’on disait être un des meilleurs tireurs du Sahara a dû s’y prendre à six fois avant de toucher à 50 mètres un petit rocher où il avait placé une douille. Au troisième essai avec mon colt j’ai cassé le rocher ! Les autres s’appuyaient sur quelque chose pour tirer ; pas moi, ce qui a suffit pour établir ma réputa­tion de bon tireur. Mais, en fait, je crois que j’ai eu de la chance. Nous avons dîné à 18 h, puis foncé sur la piste pour arriver à Bordj Chapuis vers 22 h !
Chapuis, Belaïd et les autres ont évoqué pendant deux heures les détails de la tuerie qui a eu lieu pas loin d’ici en 1919.[3]

Le 24 octobre 1925

Je me suis levé tôt. Cet endroit est vraiment pittoresque, le plus beau jusqu’à présent. Le fort est perché sur une assise à proximité de grandes gorges, dans lesquelles nous voyons des palmiers et des tamaris. Du fort, on peut gagner le bas de la colline par un passage souterrain qui mène à deux grandes sources dont la profondeur était de 1,50 m, ce qui a permis à certains de prendre un vrai bain dans celle qui ne servait pas pour l’eau potable.

Bordj Chapuis à Aïn Guettara →

Belaïd et son épouse, qui vit dans le Hoggar

Cliché pris par Hal Denny (National Archives, Washington DC 306-NT)

La nuit commençait à tomber quand nous sommes arrivés à un bosquet de palmiers. Reygasse avait mis son uniforme, il adore ses décorations ! Les voitures se sont arrêtées un instant, et un Arabe,[4] arrivé d’on ne sait où, est soudainement apparu à nos côtés et nous a salué : les Arabes ont une faculté spéciale de pouvoir faire cela ! Il nous dit qu’In Salah n’était qu’à 20 km d’ici. Effectivement, peu de temps après, nous avons vu des lumières. Vers 19 h 30 nous nous sommes dirigés vers des signaux venant de la voiture de tête à notre gauche. Mais, depuis une heure, ils essayaient de trouver In Salah, en vain. Nous étions vraiment perdus ! Les deux sahariens expérimentés, Belaïd et Chapuis, avaient des avis totalement différents concernant la direction à prendre. Alors, nous avons pris la décision de camper sur place quand Chapuis, qui s’était éloigné de quelques centaines de mètres, est revenu accompagné d’un officier français, le lieutenant Darouy, et d’un Arabe. Ils avaient aperçu nos phares qui s’éparpillaient dans toutes les directions, et avaient donc pris la décision de venir à notre rencontre.

Nous avons dîné avec les officiers dans la seule salle existante, avec un toit fait de troncs de palmiers, un sol en ciment, des chaises, et des fusils arabes comme décoration. Du champagne fut servi ! C’est une expérience étrange que de vivre les difficultés de la vie saharienne, et de se voir servir du champagne peu de temps après ! Reygasse et Pond se sont disputés devant le commandant Triolet. Pauvre Pond, il doit faire près de 500 km en tête-à-tête avec lui une fois que cette expédition sera terminée.[5]

Dimanche le 25 octobre 1925, In Salah

C’est un endroit désolé en plein dans les sables où il fait plus chaud qu’en enfer, mais cela a été une étape bien sympathique grâce à l’accueil que nous ont réservé les officiers. Nous sommes ici pour deux jours. Demain, les autochtones nous amèneront des objets à vendre.

Lundi 26 octobre 1925, In Salah

Pond a été très occupé tout l’après-midi à faire des achats et du troc avec la population locale.[6]

L’école d’In Salah

Prorok, dit le Comte, à In Salah

Le 27 octobre 1925

Tous les officiers et les autochtones ont assisté à notre départ ce matin à 8 h. Magnifique étape, petit vent frais et piste facile jusqu’aux gorges de Tiramimin, à 170 km d’In Salah, où nous arrivons à 17 h 30.

Les véhicules au moment de leur départ d’In Salah

Un repas abominable ! Cette tête de mule de cuisinier a utilisé le tuyau d’essence pour prendre l’eau du dîner. Il a eu droit à de violentes critiques en anglais, en français et en arabe !

Le 28 octobre 1925

Toute la journée nous avons traversé une vallée aride avec, de temps en temps, des petits arbustes et des buissons. Ce terrain me donne l’impression d’être assez favorable pour la recherche pétrolière.
Hier le commandant d’In Salah nous a prévenu qu’une razzia avait eu lieu dans le secteur sud de Tamanrasset, ce que nous a confirmé un détachement militaire chargé de notre sécurité. Les tribus des montagnes des Adjers sont descendues dans les vallées pour piller le bétail ; on parle de la razzia la plus importante depuis la guerre.
Si la nourriture ne s’améliore pas, Lucky Strike va devenir la « voiture bouffe », Pond et moi les chefs cuisiniers.[7] 18 h 15 : les gorges d’Arak !

Le 29 octobre 1925, dans les Gorges d’Arak

C’est ici le plus beau camp depuis notre départ. On nous avait prévenu qu’il fallait bivouaquer à l’entrée des gorges avant d’y pénétrer, non pas à cause du danger que pouvaient représenter les tribus, mais à cause des rochers qui tombent du haut : c’est le pays des djinns !

La Lucky Strike traversant les gorges d’Arak

Ce matin nous avons traversé les gorges en filmant cet évènement pendant plus d’une demi-heure. Nous avons vu cet énorme rocher que les djinns avaient fait basculer quand des gens campaient dans les environs. Maintenant les Touaregs refusent de camper ici. Le rocher est creux et les côtés sont couverts d’inscriptions en tifinar. On peut voir à l’intérieur la peinture d’une énorme tortue. Il y a plusieurs légendes touarègues concernant les gorges d’Arak ; j’espère que Chapuis va me les raconter.

Le 30 octobre 1925

Chapuis et moi nous nous sommes levés tôt pour chasser, mais nous n’avons pas vu de gibier, ou presque rien ! C’est Chapuis qui a tracé et construit la piste des gorges ; il m’a amusait en m’assurant qu’il en connaissait chaque mètre et chaque cairn. Nous nous sommes arrêtés à l’ombre pour fumer une cigarette pendant qu’il me racontait ses exploits et des histoires sur la famille de son frère, puis ce fut à mon tour de vanter mes prouesses !
Au coucher du soleil, nous étions dans les montagnes du Hoggar. Le petit village de In-Amdjel nous apparut brusquement. Les noirs qui y habitent, tous des descendants d’esclaves, accoururent pour rencontrer de curieux venus, personnages d’un autre pays. Maintenant ils sont libres et ont droit à 1/5 des récoltes.
Nous avons établi notre camp au rythme lent des tamtams pendant que des groupes de danse se formaient. Les danseurs, un bâton à la main, se sont mis ensuite à danser autour de deux hommes qui jouaient du tambour, en entrelaçant ou frappant leur bâton contre un autre bâton, tout cela à l’unisson. Cela me faisait penser aux danses des Highlands en Écosse. Nous leur avons demandé de refaire leur danse pour filmer en brûlant du magnésium. Après le dîner, Pond et moi nous leur avons appris à chanter Ole Oleson ainsi que Old Macdonald had a farm ; fous de joie, ils éclataient de rire à chaque refrain qu’ils reprenaient en chœur avec nous : i – aie – i – aie – o ! Le Beloit College et le Rotary laissent ainsi leur empreinte en plein désert ! L’amuseur du village qui parlait si fort et rigolait sans arrêt, le boute-en-train dansa avec Pond pendant que je jouais de l’harmonica. Soirée inoubliable !

Le 31 octobre 1925

Sitôt le feu du matin allumé, nos compagnons d’hier soir arrivèrent de partout pour se chauffer, car il a fait très froid cette nuit, presque zéro. Quand nous sommes partis, vers les 8 h, ils suivirent les véhicules en courant pour avoir une ultime vision de cette drôle de caravane. En cadeau d’adieu, ils nous avaient offert un poulet vivant ! De ce premier contact avec ces indigènes je garderai le souvenir de leur gentillesse, de leur générosité et de leur joie de vivre.
Tout l’après-midi, la silhouette du mont Ilaman ne nous a pas quitté, montagne très impressionnante dont le sommet est certainement inaccessible.[8]
À 20 km de Tamanrasset, un véhicule avec deux officiers français et quelques hommes sont venus à notre rencontre. À l’entrée de la ville, nous avons attendu la voiture de Prorok, afin que ce soit lui qui entre le premier dans Tamanrasset, devant toute la garnison en grande tenue alignée sur trois files.
Au repas c’est le Comte qui a occupé la place d’honneur, à droite de notre hôte ; or, à In Salah c’était Reygasse, qui manifestement n’a pas apprécié du tout ce changement de protocole.

Le 1er novembre 1925, Tamanrasset

La chambre que nous occupons serait la bibliothèque des officiers, ou bien celle du Père de Foucauld, car la grande majorité des livres sont signés de sa main. Prorok est venu nous y rejoindre pour faire son courrier, mais je crois plutôt qu’il n’apprécie plus la compagnie de Reygasse ; quant à Denny, il prépare ses dépêches pour la presse. J’espère qu’il n’en rajoute pas trop, même si un bon article doit mentionner cette razzia dont on a appris le passage à In Salah. D’après la rumeur, elle serait composée d’environ 200 hommes, dont une vingtaine d’aventuriers, dont le seul but serait de nuire à la France.
Hier soir, c’est un explorateur belge, Rossion, qui est venu en voiture à notre rencontre (une Delage 11 CV). Il voyage seul en Afrique depuis huit mois et remonte maintenant vers le nord en espérant être à In Salah dans deux jours et à Paris dans deux semaines ! Un homme merveilleux, qui parle couramment anglais et qu’on aimerait bien avoir dans l’expédition à la place de Reygasse ou de Barth.

L’explorateur Rossion

Seul, sans concours étranger,

Rossion a traversé le Sahara en auto

Sciences et Voyages n° 368 – septembre 1926

Le mur d’enceinte de Fort-Laperrine à Tamanrasset

Je n’arrive pas toujours à comprendre ce qu’on me dit. Au départ, nous devions trouver de la nourriture dans des dépôts tout au long de notre parcours, en quantité suffisante pour nourrir une armée, mais depuis In Salah, plus rien ! Tout devait être ici à Tamanrasset, mais rien non plus ! Ma patience envers Reygasse est à bout.[9]

Le 2 novembre 1925
Aujourd’hui nous allons déposer sur les tombeaux de Laperrine et du père de Foucauld un superbe médaillon en bronze créé par Prorok comme le fut ce corbeau sur la tombe de l’écrivain et poète E. Poe à Baltimore.[10]

Vers 9 h 30, les chefs touaregs sont arrivés sur leurs chameaux pour nous saluer et assister à la cérémonie. L’aménokal (ou, disons, le roi), qui administre une région aussi grande que la moitié des États-Unis, était superbe dans ses vêtements de cérémonie très colorés. Il était sur un magnifique chameau et précédait tous ses nobles. Mesurant plus de deux mètres et pesant peut-être 125 kilos, il était accompagné par son jeune fils. Après qu’ils furent descendus de chameau, nous leur avons serré la main, en les saluant aussi bien qu’on le pouvait.

Rencontre de la mission franco-américaine et des Touaregs nobles à Tamanrasset. On distingue quelques membres de l’expédition, dont Reygasse et le lieutenant de Beaumont en uniforme blanc.

Belaïd et l’aménokal Akhamouk.

Remarquez que Belaïd, qui fit une brillante carrière de soldat au service de la France, avait perdu sa main gauche. On voit très bien aussi les roues jumelées d’une des trois Renault de l’expédition. A. Pond disait que cela «doublait les possibilités de crever ! ».

Deux nobles touaregs à Fort-Laperrine, Tamanrasset

À 11 h, la cérémonie commença. D’un côté tous les chefs et les nobles, et de l’autre la troupe avec, en toile de fond, nos voitures. La cérémonie fut suivie d’un éloge de Reygasse et de Prorok en l’honneur des deux héros français.

La Franco-American Logan-Sahara-Expedition devant la tombe du père de Foucauld. De gauche à droite : Belaïd, Reygasse, Lt. de Beaumont, Chaix ou Soublin, Martini, Bradley Tyrrell, Prorok, l’aménokal Akhamouk et son fils en blanc.

Reygasse fait l’éloge de Laperrine et du père de Foucauld devant les Touaregs nobles et une partie des membres de l’expédition. On reconnaît à droite de la croix l’aménokal Akhamouk, devant lui son fils, « le petit prince », en blanc, à sa gauche Prorok, et, derrière l’aménokal, en retrait, Brad Tyrrell.
Après la cérémonie nous avons permis à tous les chefs de monter dans nos véhicules pour faire une petite balade à travers le village, ce qui a bien amusé tout le monde. Ils étaient si nombreux que nos véhicules ne pouvaient les contenir tous, si bien que certains se sont accrochés sur les côtés, et même sur le capot.

Balade des nobles touaregs en Renault 6 roues, la Sandy,

À gauche, le lieutenant de Beaumont

Le Lt de Beaumont et Reygasse sont sur le devant de la voiture !

Ensuite, cérémonie du thé sous la véranda du bordj. J’ai offert à l’aménokal Akhamouk une tasse pliante, et au petit prince un jouet que j’avais acheté à Paris, un petit révolver, qui, une fois la gâchette tirée, laisse apparaître automatiquement un couteau. Prorok a offert au chef une boussole de scout, un verre et d’autres babioles utiles comme une lampe de poche.

Après la cérémonie, on sert le thé. Reygasse en grande tenue devant l’aménokal Akhamouk.

Nous avons mis notre phonographe en marche et j’ai joué de l’harmo­nica. Mon instrument de musique eu beaucoup de succès, si bien qu’un groupe m’entoura pour fouiller dans mes poches. Ils réussirent à le prendre et chacun leur tour ils ont soufflé dedans ! En rentrant je l’ai trempé pendant une heure dans une solution de permanganate, ce qui l’a rendu peut-être inutilisable ! Mon couteau aussi les intéressait beaucoup, sorti et remis sans arrêt dans son fourreau de cuir, ils faisaient semblant de poignarder quelqu’un. Vers midi, ils nous ont serré les mains et sont repartis sur leurs chameaux.
Après le déjeuner, Pond, Denny et moi avons fait le tour du village. Dans une case une femme était en train de moudre du grain entre deux pierres rondes. J’ai essayé de prendre la scène avec ma caméra à une vitesse lente, mais il faisait trop sombre.
L’huile et l’essence pour les véhicules ne sont toujours pas arrivées. Prorok a négocié toute la journée par radio avec les autorités pour en acheter. Aucune nouvelle non plus des vivres !

Le 3 novembre 1925, Tamanrasset
Rossion, l’explorateur belge, est parti à 7 h 45. Nous lui avons confié tout notre courrier, ainsi que Jocko, un singe que Reygasse lui avait acheté. À Tébessa, Jocko attendra le retour de son maître, qui poursuivra pendant trois mois son exploration saharienne avec Alonzo Pond.

Martini et Jocko, le singe que Reygasse a acheté à l’explorateur belge Rossion

Le camp des Touaregs se trouve à 18 km de Tamanrasset. Trois magnifiques tentes en cuir étaient dressées pour nous accueillir. L’aménokal et les autres nobles nous ont salué, toujours aussi curieux de voir nos véhicules et nos bagages. Mais, vraiment, ce qui intéressait le plus les hommes c’étaient nos carabines et nos couteaux ; j’ai donc sorti ma carabine, aussitôt empoignée par un des chefs, qui couru la montrer à l’aménokal ravi. Par signes, et avec l’aide de Belaïd je lui en ai expliqué le fonctionnement. Il l’arma et appuya plusieurs fois sur la gâchette, puis tira quelques balles ; il n’était vraiment pas bon tireur ! Avec mon Colt 45, il tira plusieurs fois en l’air pour la plus grande joie de tout le public. Il voulut garder le révolver ! J’ai demandé à Belaïd de lui dire de ma part que je lui en enverrai un gratuitement, dédicacé à son nom s’il voulait bien à son tour m’offrir une takouba dédicacée de sa main. Apparemment, le marché a l’air de lui convenir. Je l’espère, car un tel présent du roi de tous les Touaregs justifierait à lui seul le voyage.
La tente qui nous est réservée mesure à peu près 4,50m x 5,50m, reposant sur des bat-flanc de 1,20m de haut.[11] Elle est tannée de couleur rouge brique. À l’intérieur, des tapis recouvrent le sable, des franges appa­raissent à la jointure des peaux. Un seul côté est ouvert ; des nattes en cuir avec des franges pendent, à intervalles, fermant les trois autres côtés.
Notre dîner fut un vrai festin touareg. Quatre grands bols de liquide, deux de bouillie et deux demi-carcasses de chèvre grillées furent placés devant nous sur le sable. Le liquide s’appelle agera ; c’est un mélange de farine de dattes, d’eau et de fromage de chèvre. Pas très appétissant, mais Belaïd l’a but avec un plaisir évident. Les bols en bois étaient emplis de pain trempé dans de l’eau et du miel. À mon goût il n’existe rien de pire pour ce pain que de le tremper dans de l’eau et du miel ! La viande grillée était couverte de sable ; en grattant, c’était quand même mangeable, d’autant plus que nous n’avions mangé que très peu de viande fraîche depuis le début du voyage. Ensuite, un jeune garçon est venu avec un bol de lait de chamelle qui ressemble à du lait de vache avec en plus un petit goût étrange et salé. Discrètement, je suis allé dans ma tente chercher les quelques morceaux de chocolat gardés pour ce genre d’occasion. Ils avaient pris un aspect étrange à cause de la chaleur, mais ce fut quand même mon dessert.

Le 4 novembre 1925
Ce matin je me suis baladé dans le village de tentes accompagné de tous les chiens. Les chiens touaregs passent la nuit à nettoyer le camp de tous les restes qui traînent dans le sable. J’ai vu un barbier raser la tête d’un homme. Aussitôt que la victime m’a vu, elle a vite mis son chèche sur la tête ! Plus tard j’ai surpris le même barbier en train de raser la tête de Belaïd.
Visite chez l’aménokal, très intrigué par ma caméra lorsque je l’ai filmé ainsi que sa famille. Il insista tellement que je n’ai pas pu lui refuser de lui montrer comment s’en servir. Il a vraiment filmé sa tente, sa famille et moi, mais franchement je crois qu’il a tourné l’objectif un peu trop vite ! Le vieux roi est ensuite venu au campement où se trouvaient nos tentes. Il me demanda de jouer de l’harmonica, mais j’avais laissé prudemment mon instrument à Tamanrasset, compte tenu de l’expérience précédente ! Puisqu’il voulait que nous chantions, nous avons entonné Comment ça va aménokal, comment ça va, etc., puis Old MacDonald, et, pour conclure le chant de Beloit Alma Mater.[12] J’allais oublier : devant notre tente nous avons mis la bannière de Beloit : cela a fière allure !
Dans l’après-midi, des Touaregs sont arrivés pour nous vendre des articles de l’artisanat local. Reygasse fit l’acquisition de presque tout. J’ai pu acheter une lance, c’est une chose qui est maintenant devenue très rare, et Prorok une rahla magnifiquement décorée. J’ai laissé à Pond une liste d’articles que je souhaite acquérir, surtout un bouclier, des bijoux, car demain Prorok, Chapuis et moi nous irons, pas très loin d’ici, ouvrir une grande tombe. Pond, Reygasse, Belaïd, Denny et Barth resteront au camp de l’aménokal pour transcrire les légendes des Touaregs, leur histoire, filmer leur vie de tous les jours, leurs cérémonies de mariage.[13]

Alonzo Pond nous dit avoir été conquis par la beauté de cette jeune Touarègue du camp de l’aménokal.
Photo Hal Denny (National Archives, Washington DC 306-NT)

Le 5 novembre 1925
Nous avons fait nos sacs, ne prenant que l’essentiel. Chapuis, le Comte, Martini et moi, dans le Lucky Strike, avons pris la piste vers 8 h en direction d’un important tombeau dans l’oued Tadent.[14] Nous avons dû naviguer entre les rochers à la recherche de notre but, car c’est une région qui n’a pas été cartographiée. Quatre autochtones de race noire que nous avons croisés ont été embauchés pour nous aider dans les fouilles. Nous sommes arrivés au tombeau vers les 9 h. J’ai l’impression qu’à l’origine l’ensemble devait avoir la forme d’une pyramide, maintenant c’est un entassement de roches et de grosses pierres de 2,50 à 3 m. On peut voir distinctement sept marches, dont les dernières paraissent être en granit. Le périmètre est de 120 m. Toute la matinée, nous avons déplacé des rochers sur 2 m de large au centre des ruines, ce qui fait plus de 200 roches au dessus de la tombe, mais nous n’avons pas suffisamment de main-d’œuvre. J’ai trouvé des morceaux de poterie ancienne, ce qui nous donne l’espoir de faire de vraies découvertes à l’intérieur.
Nous rentrons le soir en passant par l’oued et à proximité du palais de l’ancien aménokal des Touaregs, une villa en terre qui n’est plus occupée. Les Touaregs préfèrent vivre sous la tente, pour eux c’est dégradant de vivre dans une maison ! Il faut dire que leurs tentes sont tellement splendides.

Le 6 novembre 1925
Pas de renfort de main-d’œuvre, il faut donc faire avec la même équipe qu’hier, les autres indigènes étaient occupés à leur jardin, et les Touaregs, bien trop fiers, ne veulent pas travailler.
Le Comte et moi avons soigneusement gratté le sol et tamisé chaque centimètre cube de poussière. Des ossements ont été trouvés à une profondeur de 1 m : crâne, mâchoires, quelques dents, os des bras, des jambes et des pieds, des perles, et trois bagues d’à peu près 5 cm de diamètre, visiblement en fer, car elles étaient un peu rouillées. Le crâne sera protégé dans de la cire de bougie, emballé dans une de mes boîtes en fer de film, scellée, et sera apporté à la Smithsonian pour analyse.[15] C’est la première découverte de ce genre au Sahara. Le corps était disposé de façon à ce que les genoux touchent le menton. Chapuis devrait atteindre le centre de l’édifice demain.
Les Touaregs prétendent que si quelqu’un ose fouiller le tombeau de leurs ancêtres les pilleurs trouveront des os de géants dont les esprits viendront les torturer la nuit !

Le 7 novembre 1925
Aujourd’hui Chapuis a continué seul le travail des fouilles, nous laissant ainsi du temps pour tamiser toute la matinée les débris sortis hier. L’opération a révélé quelques belles perles et des dents.
Des villageois sont arrivés en grand nombre. Je leur ai acheté un beau collier, une autre lance, splendide, un panier, un bol. Dans l’après-midi, retour au campement. L’aménokal n’a pas oublié ma takouba mais elle n’est pas encore prête. Il a voulu échanger mon oreiller gonflable contre un oreiller normal !
À notre retour aux fouilles, Chapuis attendait, très excité. Il avait trouvé un autre crâne, une perle en jade et une perle en œuf d’autruche. Le Comte trouve ainsi une justification à sa théorie : l’origine des objets en jade et autres pierres précieuses qu’il a trouvés à Carthage se trouve pas loin d’ici dans les montagnes environnantes.[16].

Le 8 novembre 1925
C’est très calme ce matin, rien de spécial. Le milieu de la tombe doit être maintenant atteint, mais sans rien trouver de plus que les deux squelettes qui devaient se trouver juste au dessus de cette partie centrale. Peut-être un homme et une femme importants à leur époque.
Retour à Tamanrasset. J’ai acheté ce matin quelques bijoux, dont le plus beau est en argent. Les vendeurs sont rares, et ne veulent vendre qu’en échange de pièces en argent. Même le double en équivalent papier ne présente aucun intérêt pour eux.[17]

Le 9 novembre 1925, Abalessa
Prorok, Chapuis, Martini et moi, dans la Lucky Strike, sommes repartis vers 15 h après avoir fait le plein d’essence, d’eau et de vivres. Passage à Tit et de là, direction Abalessa.
Notre camp est établi près d’un vieil arbre, le seul à des kilomètres à la ronde, et en tenant compte du vent qui venait du sud-ouest. Malheu­reusement, juste avant 21 h, il a changé complètement de direction ! Martini nous a préparé un bon repas, et, pour finir, du café, grillé dans une pelle puis écrasé dans une tasse en fer avec le manche d’un marteau.

Le 10 novembre 1925
Arrivée à Abalessa. C’est une douzaine de maisons en paille éparpillées dans la nature. Nous sommes allés directement à la grande tombe, l’objectif majeur de la mission.[18] D’après Chapuis, elle daterait de l’époque des pyramides. Mais ce qu’il raconte, c’est peut-être la même chose que ses kilomètres… en caoutchouc, comme disent les deux autres chauffeurs !

Martini est en train de préparer du pain qu’il fait cuire sous les braises dans un four de sa confection

Le grand tombeau central, qui s’effondre avec le poids des années, est entouré par des petites sépultures. Plus bas, vers le sud-est il y a un tombeau plus petit, probablement celui du chef des esclaves. Nous avons trouvé plusieurs blocs avec des inscriptions anciennes, et quelque chose qui ressemble à du bois pétrifié. Les fouilles montrent une série de pièces et deux ou trois portes. Martini fait du beau travail malgré l’outillage rudimentaire dont nous disposons.
Nous sommes l’objet d’une très grande curiosité de la part des indigènes noirs qui travaillent pour nous… comme ils l’étaient pour nous au début. Ils épient tous nos gestes et scrutent le moindre détail de nos équipements.

Mercredi 11 novembre 1925
C’est aujourd’hui l’anniversaire de l’Armistice, mais ici on ne s’en rend pas très bien compte. Abalessa est sur la piste, au sud de Tit, en direction du Soudan français et Tombouctou. C’est probablement le point au sud le plus extrême que nous atteindrons, et le temps passe si vite.
Prorok et moi avons fouillé une des petites tombes, et découvert quelques ossements. Nous essayerons de trouver le crâne plus tard. Ces petites tombes sont disposées au pied de l’édifice central, dont on peut deviner qu’il était couvert d’un toit en forme de dôme. De grosses pierres se sont maintenant écroulées, dont certaines sur la tombe elle-même.

Nécropole d’Abalessa : Prorok au tamis.

Le 12 novembre 1925
Je suis resté au camp et j’ai bricolé une table et un tamis pour évacuer le sable fin. Tout le monde est satisfait avec la table, c’est du luxe, bien qu’elle soit un peu haute. Chapuis l’appelle « table saharienne ».
Nous avons trouvé un magnifique crâne dans la petite tombe, très bien conservé, mais d’une forme étrange. Je vais le garder pour que Pond puisse l’étudier. Le déblaiement de la tombe principale se poursuit ; nous estimons pouvoir accéder à la chambre centrale demain.
Il tombe de temps en temps quelques goûtes de pluie. Notre camp étant établi dans la partie basse de l’oued, une grande discussion s’établit alors pour savoir s’il faut le déplacer. Les palabres se prolongèrent jusqu’à la tombée de la nuit, tant et si bien qu’en définitive nous sommes restés sur place ; c’est typiquement français ! Chapuis dort dans une des nombreuses rigoles pour être sûr d’être réveillé rapidement si nécessaire.

Le 13 novembre 1925, oued Abalessa
Le déluge annoncé ne s’est pas produit ! La grande tombe paraît de plus en plus intéressante. Des perles taillées, des nattes, un entrepôt qui peut aussi être un lieu de sacrifices, un morceau de poterie décorée sont mis au jour. Dans la soirée, Chapuis, redoublant d’efforts, a découvert une grosse dalle qui fermait une tombe. On trouve maintenant d’autres perles et des petits fragments de poterie en tamisant.

Le 14 novembre 1925, Tamanrasset
Une petite caravane est arrivée tôt ce matin, menée par un des Touaregs que nous avions rencontrés au camp de l’aménokal. Il m’a reconnu et interpellé par mon nom. Il n’avait aucune nouvelle concernant notre approvi­sionnement. Un indigène nous a apporté des oignons et des œufs frais, le caïd un mouton, et lui non plus ne savait rien concernant notre convoi.
Les fouilles de la tombe arrivant à un stade décisif, Prorok et Chapuis ont donc décidé de rester sur place, tandis que Martini et moi rentrons à Tamanrasset. Je me méfie des distances qu’on me donne ici et des commentaires sur la facilité supposée du trajet. Par précaution, j’ai donc mis pas mal d’eau dans le réservoir qui se trouve derrière, dans le véhicule. Nous sommes partis à 13 h 50 en suivant nos traces faites à l’aller, et, à 18 h 20 nous étions à Tamanrasset. Là, j’ai été surpris d’apprendre que Pond, Denny et un guide étaient partis hier matin à chameau avec des vivres et de l’huile moteur siphonnée dans l’un de nos autres véhicules. Eux sont à Abalessa et nous à Tamanrasset ! Reygasse doit arriver demain, je vais l’attendre.

Dimanche 15 novembre 1925, Tamanrasset
Prorok m’avait remis en partant un message faisant le point sur les fouilles d’Abalessa destiné à Denny qui devait l’expédier en dépêche à son journal. Denny n’étant pas là j’ai envoyé le message moi-même en trois parties de cinquante mots signées de son nom. [Voici le message de Prorok] :
Prorok fouille tombeau temple au milieu du Sahara ; c’est le plus grand édifice trouvé jusqu’à présent dans le désert. Situé dans l’oued Tit sépulture de Tin-Hinan la légendaire tombe de l’ancêtre des Touaregs. Un mur extérieur a été découvert de quinze pieds de circonférence et de 180 m de long couronnant la colline. Fouilles actuelles concernent une série de pièces admirablement construites de style romain. À l’extérieur sur un niveau plus bas, 15 tombes de nobles. Une tombe fouillée, squelette, crâne exceptionnel bien préservé. 146 inscriptions en tifinar sur les pierres de l’édifice, plusieurs n’ont pas pu être déchiffrées. Intéressants dessins rupestres. Découverts dans la pièce principale des tapis de nattes recouverts de cuir, collier en cornaline, pierres colorées. Cinquième jour, des tonnes de pierres et de terre ont été enlevées sur une profondeur de 4 m. Vaste sépulture de 3,30 m au centre couverte de pierres. Découverts dans la pièce la plus haute de l’édifice des poteries et un casque en bronze ; une pointe de lance, des textures en ocre au milieu de l’édifice. Ces découvertes prouvent qu’il existait une civilisation évoluée ici dans l’antiquité probablement correspondant aux empires d’Égypte et de Carthage. La pièce à côté de la sépulture contient des dépôts de matières végétales, peut-être une pièce où avait lieu les sacrifices. Les murs sont d’une épaisseur de 4,60 m et sont d’une hauteur de 11 m. Expédition satisfaite. Le Hoggar était une région civilisée dans l’antiquité.
Toute la journée, un guetteur a scruté l’horizon en direction du nord, mais en vain : toujours pas d’huile moteur, pas de vivres, pas de courrier.

À Abalessa. Nous reconnaissons ici dans le petit groupe de quatre : au centre Martini avec un tissu blanc sur la tête, de dos Prorok avec un béret, Reygasse avec sa main sur le cou et le Lt. de Beaumont. À l’extrême-droite, Pond avec sa casquette et Belaïd. Photo de Hal. Denny (National Archives, Washington DC 306-NT)

Le 16 novembre 1925, Tamanrasset
C’est le jour où nous devions tous nous retrouver à Tit et remonter vers le nord, mais impossible, il reste tant de choses à faire !
Reygasse est arrivé vers 11 h 15, très satisfait de son travail chez les Touaregs et de nos découvertes dans le tombeau à Abalessa. Belaïd m’apprend que ma takouba sera livrée aujourd’hui. Tout à l’heure, l’aménokal sera présent à la fête, ainsi que le lieutenant qui commande le poste, le comte de Beaumont. Ce dernier a promis à l’aménokal de lui apporter le révolver quand il recevra mon paquet que je ferai envoyer, une fois dans le nord.
À 2 h, tous les Touaregs et les soldats se sont rassemblés pour une grande fête, qui se composait d’une course de chameaux et de tirs sur cibles. Tous se sont éloignés de trois kilomètres environ et, à un signal, sont revenus au grand galop. C’était superbe, mais un voyou qui regardait à travers l’objectif de ma caméra la fit fonctionner avant la course et gâcha de la pellicule avant que je puisse l’arrêter. Ensuite, des pains de sucre ont été placés à 200 mètres et les hommes répartis en groupes de cinq ont tiré quatre balles chacun. D’abord, les soldats de la garnison et les invités ; pour la plupart de piètres tireurs. Puis les soldats touaregs, et enfin leurs chefs qui en ont fait tout un cinéma.
À 17 h 15, le courrier a été aperçu, et derrière lui une grande caravane. En fait, il y avait deux caravanes qui voyageaient ensemble, et l’une d’elles était la nôtre ; finalement les choses semblent toujours s’arranger avec les Français.
Le départ est prévu demain vers 11 h, tous ensemble. Une demi-journée à Abalessa, et nous serons en retard de deux jours par rapport à notre programme. Je doute que l’on puisse le rattraper.[19]
Concernant notre marché, l’aménokal a changé d’avis ! Il ne me donnera pas la takouba promise sans avoir obtenu mon révolver, et il est hors de question de m’en dessaisir, car j’en aurai peut-être besoin d’ici à mon retour vers la civilisation.
Belaïd est venu me faire une petite visite ; en définitive je le comprends beaucoup plus facilement que Reygasse.

Le 17 novembre 1925
Je me suis dépêché pour partir tôt, mais à 10 h, j’ai compris que ce n’était pas possible de faire bouger les militaires suffisamment vite pour permettre un départ aujourd’hui. Au déjeuner, le lieutenant m’a expliqué que la vérification de nos 15 à 20 caisses de provisions était en cours, c’est-à-dire autant de temps que des Américains auraient pris pour un chargement entier.
Belaïd m’amena un collier qu’il avait acheté pour Pond. C’est un trésor de famille avec un peu d’ivoire et des perles, qu’il a payé 1 000 francs. Intrinsèquement, cela ne vaut pas plus de 20 francs, mais ce collier se transmettait de génération en génération, ce qui est considéré comme sacré chez les Touaregs… Mais moins sacré, en tout cas, que 1 000 francs ! Belaïd va tenter d’obtenir l’historique de ce collier pour le musée. À midi, la population ayant appris qu’il y avait tellement d’argent disponible, un chef amena un autre collier beaucoup plus beau, et au même prix ! Reygasse refusa qu’on l’achète et considérait que Pond avait payé le sien bien trop cher.
Enfin, vers 14 h, le sergent annonça que tout avait été vérifié. Les chauffeurs ont donc pu aller chercher nos vivres. Nous avons beaucoup de nourriture maintenant, pas toujours du meilleur choix pour une expédition de ce genre, mais tout est bienvenu, même les bougies en quantité suffisante pour éclairer un parcours jusqu’à In Salah !
Nous espérons partir demain matin dés 7 h, mais je ne fais pas trop de projets !

Le 18 novembre 1925, au tombeau à Abalessa
Ayant entendu le moteur des véhicules, le Comte est venu à notre rencontre en courant le long de l’oued, fier de ses dernières découvertes. Jusqu’à présent, plus de 200 perles, 15 bracelets en or, argent ou alliage, une Vénus libyenne, statuette en pierre datant de l’art aurignacien ; elle doit donc avoir 25 à 50 siècles. Mais la tombe ne date probablement pas de cette époque, et la statuette devait être un trésor de famille qui se transmettait de génération en génération. Elle est considérée comme une découverte majeure, c’est la cinquième du genre dans le monde.[20]

Le 19 novembre 1925
Reygasse et Prorok ont envoyé un télégramme au Louvre en leur offrant les objets trouvés dans le tombeau de Tin-Hinan.[21]
Pond et moi avons mesuré toutes les petites tombes, et leur orientation avec la boussole. Il y en a 16 entre 2 à 3 m de diamètre, construites en forme de ruche d’abeilles avec des pierres plates. L’une d’elles présente une grande dalle couverte d’inscriptions, et une autre dalle avec des dessins en dessous, ce qui indiquerait qu’à l’origine ces pierres faisaient partie d’un autre édifice.
Après les palabres et discussions habituelles nous avons tous fait nos bagages et, à 14 h, nous avons pris le chemin du retour en direction d’In Salah !
Au campement, le lieutenant de Beaumont, qui nous avait accompagnés à Abalessa, nous quitta, son chameau ayant été amené ici.

Le 20 novembre 1925
À 5 h 30, Chapuis a tiré un coup de fusil pour réveiller tout le monde. Nous sommes partis à 6 h, c’est le départ le plus matinal ! Le Comte nous a dit qu’il partirait aussitôt qu’il serait prêt, tant pis pour les retardataires. Nous avons quittés le camp avec lui, la voiture de Reygasse n’étant pas prête, comme d’habitude ; il refuse d’aider au chargement et oblige Belaïd qui n’a qu’une seule main à emballer ses affaires personnelles.
Au déjeuner, vers 11 h, j’ai fait des crêpes pour l’équipe américaine : tous d’accord pour dire que ce sont les meilleures crêpes jamais mangées ! Notre camp du soir a été monté près d’un site à fossiles. Chapuis y travailla presque toute la nuit à creuser à la lumière de bougies.

Tyrrell fait sauter une crêpe ! De gauche à droite : B. Tyrrell, A. Pond et de Prorok Photo Hal. Denny (National Archives Washington DC 306-NT)

Le 21 novembre 1925
Départ ce matin 6 h 30. À partir de 16 h, la piste est devenue vraiment très mauvaise : nous approchons à nouveau des gorges d’Arak. Tamanrasset est à 398 km derrière nous ; sauf incident, nous devrions donc être à In Salah après-demain. Ce soir, dîner exceptionnel ! Cocktail au rhum avec du lait (!), puis choucroute, saucisses, ragoût de gazelle, prunes et café.[22]

Dimanche 22 novembre 1925
Vingt minutes après le départ, une gazelle a subi un véritable bombar­dement car nous n’avions plus de viande fraîche. Nous avons dû tirer une vingtaine de cartouches !
Pour éviter la mauvaise partie de la piste des gorges d’Arak nous sommes passés par Tadjmout, où nous avons enfin trouvé de l’eau, trois cartons de vivres et du gasoil qui nous attendaient !

Le 23 novembre 1925
Ce matin, les dernières grandes plaines au sud d’In Salah ; un seul arrêt pour permettre à Denny de me filmer avec Pond dans la Lucky Strike ; nous sommes arrivés en chantant, et à l’arrêt nous avons sauté du véhicule en hurlant le cri de guerre de Beloit !
Encore 160 km jusqu’à In Salah, où nous sommes arrivés vers 14 h 30. Tout le poste était sorti pour nous souhaiter la bienvenue. Beaucoup de courrier nous attendait, dont des messages de félicitations du Gouverneur général pour tous les membres de l’expédition. Les officiers considèrent que ce que nous avons fait est extraordinaire. Le docteur (Dr. Nicolle) a examiné le crâne de Tin-Hinan. Il conclut que c’était le crâne d’une femme, et cela nous arrangeait bien ! Néanmoins, nous devons attendre le diagnostique des spécialistes de Paris ou des États-unis.[23]
Le « général d’opérette » [24], malgré ses neuf décorations, n’a pas eu les honneurs ce soir ! Le commandant a placé Prorok à sa droite et Pond à sa gauche, laissant à Reygasse une place à l’autre bout de la table. Quel déclassement, car dans de telles circonstances le protocole est beaucoup plus important en France qu’en Amérique. Un vin spécial et du champagne furent servis en notre honneur au dîner.[25]

Le 24 novembre 1925, In Salah
Les véhicules sont en révision, le départ ne sera pas possible avant demain. Dans la cour, il y a presque une émeute ! Toute la population a quelque chose à vendre, sachant que c’est aujourd’hui le jour de la dernière chance pour elle de faire des affaires. J’ai fait quelques achats : un autre couteau, un fusil, deux bagues et des boucles d’oreilles. Je recherche encore une takouba.
Reygasse rédige son rapport officiel où il devrait tous nous mentionner, mais il oubliera de préciser que j’étais présent avec Prorok et Chapuis [et le chauffeur Martini] lors des premières fouilles à Abalessa.

Prorok et Reygasse.
Photo Hal Denny (National Archives Washington DC 306-NT)

Au dîner, Reygasse et le Comte ont été fait membres des Sahariens, distinction attribuée aux officiers en reconnaissance de leur temps passé au Sahara et de leur état de services. Prorok est une exception, car cette distinction ne peut être décernée aux étrangers. C’est le « général d’opérette » qui commença les discours. Il adore le son de sa voix,[26] mais je reconnais tout de même qu’il fait cela très bien. Le Comte est allé chercher le crâne, les bracelets, les perles etc. pour les montrer. Au fur et à mesure que nous nous rapprochons de la civilisation, nous sommes de plus en plus impressionnés, voire bouleversés, par tout ce que nous avons trouvé !

Le 25 novembre 1925
Réveil à 5 h, café dans ma chambre avec Denny, Pond et le Comte qui nous a annoncé hier soir que deux bracelets et des perles seront ponctionnés du trésor de Tin-Hinan, l’un pour sa femme, et l’autre pour Kate [la femme de Tyrrell].
Chaix et Soublin prétendent être malades. J’en doute ; en fait, je crois qu’ils veulent prolonger leur travail, qui est grassement payé ![27] Cet après-midi le seul véhicule qui a accepté de démarrer, c’est le notre, le Lucky Strike, avec Prorok, Chapuis, Martini et moi. Tous les militaires du poste sont sortis pour nous faire une escorte à dos de chameau : vision impressionnante.[28]

Le 26 novembre 1925
Aujourd’hui aux États-Unis nous fêtons Thanksgiving. J’aimerais bien de la dinde et de la sauce aux airelles, mais nous n’aurons que du bœuf ou du poisson en boite.
Nous sommes tombés en panne 47 km après notre départ. Les deux autres véhiculent nous ont donc rattrapés. Soublin était furieux contre Martini qui était parti hier sans attendre. Il a donc refusé de lui donner les outils et les pièces de rechange qu’il détenait ! Il a fallut plus de quatre heures de travail à Martini et Chapuis pour pouvoir repartir.
Au bordj d’Aïn Guettara, construit par Chapuis, le puits avait été souillé par des chameaux ; nous avons eu du mal à trouver de l’eau saine. Quelques minutes plus tard, nous avons entendu Chapuis crier, réclamant un fusil. J’ai cru qu’il appelait au secours, mais non, il avait coincé un chacal dans une conduite souterraine. J’ai tué le chacal ; c’est un charognard comme nous en avons aux Etats-Unis.
Après le dîner, grâce à la lumière de la lune nous avons repris la piste et roulé jusqu’à presque 22 h ; d’ailleurs, elle était la bienvenue, puisque Martini n’avait plus de lumière sur la voiture, les lampes ayant toutes grillées.

Le 27 novembre 1925
Chapuis a réveillé Martini à 4 h 30 ! Ou la lumière de la lune était insuffisante pour voir les aiguilles de sa montre, ou alors il a un problème de vision ! Malgré cela nous ne sommes partis qu’à 7 h à cause d’un pneu à plat.

À moins d’un mile autour du camp, le Comte a trouvé 14 sites. Toute la région est incroyablement riche de témoignages des populations anciennes. Le long de chaque oued, il suffit de bien regarder : près de pierres noires, on trouve non seulement des éclats de silex mais aussi de belles pièces achevées.
De bonnes pistes aujourd’hui, sauf cet après-midi en approchant de Hassi Inifel où la piste était défoncée, ou bien encombrée par l’amoncel­lement de petites dunes. Nous sommes arrivés à 17 h 30 à Inifel, où des vivres nous attendaient, ayant fait 175 kilomètres. Ce soir j’ose dormir à côté des chauffeurs, dommage que ce cher vieux Reygasse ne soit pas là pour voir ça !

Le 28 novembre 1925
Cette journée a été vraiment très éprouvante. Pour commencer, malgré plusieurs vaines tentatives, la voiture de Martini a refusé de démarrer. Un vieux cric oublié par Citroën devait nous servir de manivelle, mais rien à faire pour l’ouvrir. Avec un petit morceau de lime de 5 cm, à tour de rôle Martini et moi nous avons limé pendant une heure jusqu’à ce que le cric accepte de s’ouvrir. Nous avons mis ensuite une petite clé pour servir de cale, l’ensemble constituant une manivelle, avec laquelle Martini réussit à faire démarrer le moteur. Malheureusement, ce bricolage de fortune lui laissa quatre entailles profondes dans la main, que j’ai vite nettoyée et pansée. Finalement, nous sommes partis très tard, et, au cours de cette matinée, deux arrêts ont été nécessaires pour que Martini puisse nettoyer le filtre du carburateur. Je soupçonne que ces chauffeurs refusent de filtrer leur carburant, étant ainsi obligés de s’arrêter et volontairement retardés, prolongeant d’autant leur mission.
Vers midi, à notre arrivée dans une zone de dunes, en trois minutes, un vent de sable nous a tous surpris pendant la pose déjeuner. Complètement aveuglés, nous avons repris la piste. Heureusement, le vent venait de l’arrière, poussant devant nous de grandes vagues de sable. On ne pouvait pas voir à plus de 30 mètres ! Nos lunettes protectrices ne suffisaient même pas à protéger nos yeux agressés par le sable aveuglant. Le vent réussit même à déchirer la toile du véhicule. Prorok essaya d’en retenir un morceau mais c’est une attache qui cassa. Les cairns au bord de la route étaient de moins en moins visibles ; finalement nous nous sommes complètement perdus. Chapuis est parti à pied pour tenter de retrouver la piste. Une demi-heure d’inquiétude pendant laquelle il disparu de notre vue, pour enfin réapparaître guidé par des petits cairns qu’il avait laissés en marchant pour pouvoir nous retrouver. Vers la fin de l’après-midi, le vent est devenu moins fort, mais partout nous nous heurtions à des dunes qui venaient de se former sur la piste. L’une d’elles, suffisamment grande pour installer dessus l’État de Delaware, nous obligea à chercher une solution pour la contourner. C’est encore Chapuis qui trouva la solution, mais la piste était difficile, car il fallait grimper. À peine repartie, la voiture s’arrêta net, les supports de la boîte de vitesse ayant cassé. Sans pièces de rechange, à plusieurs jours de chameau du poste le plus proche, nous ne pouvions compter sur une caravane de secours avant une semaine, alertée qu’elle serait par notre silence radio de plus de 24 heures. Nous ne disposions que de 3 jours de vivres et d’une réserve d’eau d’un niveau inquiétant. De gros efforts furent déployés par Chapuis et Martini qui réussirent enfin à fixer le tout avec une corde. Nous avons roulé jusqu’à minuit à la lumière de la lune pour franchir cette grande dune et retrouver la piste de l’autre côté grâce aux traces et aux cairns laissés par l’explorateur belge Rossion, passé par là avant nous. Enfin, et pour terminer cette journée, le camp fut dressé près d’un puits où l’eau devait être bonne… mais elle était salée !
Chapuis et Martini étaient de mauvaise humeur. C’était vraiment justifié, aujourd’hui ils ont fait un travail extraordinaire.[29] Quant au Comte il a été très nerveux toute la journée, craignant que les deux autres voitures soient passées devant !

Dimanche 29 novembre 1925

C’est vers 8 h que nous sommes arrivés au puits où nous pensions être hier soir. Toilette générale, eau fraîche et un bon petit déjeuner devaient suffire jusqu’à Ouargla. Trois arrêts pour que Martini élimine les saletés dans le carburateur ; il appelle cela son apéritif ! Il faut aussi refaire le plein de la boîte de vitesse car la corde qui la maintient se détend et elle perd de l’huile. Nous avons trouvé régulièrement des bouteilles vides avec des messages de Rossion et du lieutenant d’In Salah qui l’accompagnait.
La piste a été mauvaise la plupart du temps, puis elle s’est améliorée juste avant Ouargla où notre Lucky Strike est la première voiture à arriver, surprenant les officiers qui ne nous attendaient que le lendemain. Nous sommes logés très confortablement à la popote. Prorok et moi sommes invités dans la pièce où loge le lieutenant Bruce (c’est un comte en France) qui a ouvert une bouteille de champagne en notre honneur. Une rahla montée sur pieds lui sert de table. Nous avons parlé de Reygasse pendant une heure. Je ne suis pas prêt d’oublier le dîner, tant il m’a semblé bon : du pain blanc, une omelette et de la viande !

Le 30 novembre 1925

Martini a travaillé toute la nuit sur la voiture, pour que l’on puisse partir tôt. Mais comment arrive-t-il à suivre la cadence infernale de cette dernière semaine, je n’arrive pas à comprendre.
Le Comte me demanda de faire une déclaration concernant les souvenirs touaregs que nous avions achetés pour que la liste soit visée par le commandant, mais ce dernier me dit plus tard que ce n’était pas nécessaire : « donnez simplement un pourboire aux gardes » nous dit-il.
En rechargeant la voiture, j’ai trouvé tous nos trésors, les crânes, les bracelets etc. étalés à côté du véhicule. Prorok les avait déballés pour les montrer aux officiers, et tout était resté là !
Pour une fois, le retard habituel fut une bénédiction, ou du moins un grand soulagement. En disant au revoir au commandant, nous avons évoqué le vent de sable et pensé aux deux autres véhicules. Un message étant arrivé d’In Salah confirmant leur départ, il fut donc décidé d’envoyer un détachement à chameau à leur rencontre. Mais au moment de partir avec Prorok, une voiture, puis une seconde apparurent au loin. Nos compagnons avaient quitté In Salah après nous le lendemain, malgré les protestations des deux chauffeurs Chaix et surtout Soublin, malade. Le vent de sable les avait bloqués à Hassi Inifel, et les dunes qui nous avaient donné tant de fil à retordre ne leur rendirent pas la vie facile.
Après une heure de discussion, nous sommes partis tous ensemble en direction de Touggourt, les occupants des deux autres voitures acceptant de se priver d’un bon repas et d’une bonne nuit qu’ils avaient tant souhaités.
Arrêt à 20 km de Ouargla, le Comte s’étant évanoui dans notre voiture, s’affaissant complètement sur mes genoux, probablement victime de la tension nerveuse de ces derniers jours. Deux ou trois minutes après il allait mieux. Quand Soublin est arrivé à notre hauteur avec Denny et Belaïd, Denny est venu avec nous, ce qui a permis à Prorok de prendre sa place et de pouvoir s’allonger sur toute la banquette arrière.
Denny, Chapuis, Martini et moi avons chanté et raconté des blagues une bonne partie de l’après-midi. Retardés par quelques problèmes de tuyau d’alimentation de carburant, nous entrons dans Touggourt à 21 h. Le Comte était déjà couché, mort de fatigue. Chaix est arrivé avec Barth une demi-heure après nous, leur véhicule sans toit, arraché par le vent. C’est bizarre le retour à la civilisation nous donne maintenant l’impression de vraiment rentrer à la maison !

Le 1er décembre 1925, Touggourt

Notre train est prévu à 10 h. Le Comte doit trouver un endroit pour garer les voitures, payer les chauffeurs, le guide, l’interprète etc. Il n’est de retour qu’à 9 h, sans avoir préparé ses bagages ; il est désordonné et fait tout à la dernière minute. J’ai donné à Chapuis mon gros pull qui avait rendu tant de services.
Les chauffeurs devaient nous emmener à la gare, mais à 9 h 55 toujours pas de voiture. Le Comte a donc pris ses affaires dans les bras, et il a sauté dans un taxi pour y aller. Avec Denny nous l’avons vite imité et au retour du taxi nous avons jeté tous nos bagages dans le véhicule qui ne pouvait en contenir plus. Chacun sur un marche-pied, nous avons crié « Allez » au chauffeur. Barth nous a regardé partir, il est resté avec une caisse de 100 kilos de films. Pendant ce temps-là, à la gare, Prorok s’était disputé suffisamment de temps avec le chef de gare pour retarder le départ du train que nous avons réussi à prendre à la dernière seconde ; une manière bien française ! En route, le Comte prépara une lettre pour Barth lui demandant de prendre une voiture et de conduire toute la nuit si nécessaire pour qu’il nous rejoigne avec ses films à Biskra, à 200 km plus au nord. Cette lettre fut confiée à l’officiel du premier train que nous avons croisé.
À 19 h, avec une heure de retard, arrivée à Biskra où nous retrouvons nos « affaires de ville » laissées là avant notre départ pour le Sud. Installation à l’hôtel Transatlantique. Magnifique ! Un hôtel comme cela honorerait n’importe qu’elle ville des États-Unis ou d’Europe. Demain notre train part à 3 h je crois.

Le 2 décembre 1925

Enfin une bonne nuit de repos dans un lit confortable ! Tous mes bagages sont refaits, mes souvenirs sahariens dans un sac, protégés avec mon linge.
Biskra est une jolie ville. La plupart des touristes ne vont pas plus loin. Un voyage d’ici à Touggourt est déjà considéré comme voyage saharien éprouvant.
Cette fois-ci nous sommes partis à la gare bien en avance ! Parfois, la voie ferrée longeait la route que nous avions empruntée en partant de Constantine ; les gorges d’El Kantara étaient particulièrement belles. À l’heure du thé, 16 h 30, nous avons entendu quelqu’un qui parlait des découvertes de la mission Prorok – Reygasse. Mon oreille indiscrète n’a pu saisir que quelques phrases ; alors le Comte s’est approché. Il y avait là un certain Monsieur Diceford (je crois) un homme de terrain qui travaillait pour l’Université d’Oxford. C’est lui qui aurait dû remplacer l’explorateur qui ne s’est pas présenté au départ de notre expédition.[30] La seconde personne était Mrs. Howe, une américaine qui a épousé un Irlandais il y a plusieurs années ; elle habite Londres, écrivain reconnue et historienne de grande renommée. Mrs Howe s’est assise à notre table au dîner, avec Denny, Prorok, et moi. Son ambition immédiate est d’écrire un livre pour les Américains sur le père de Foucauld. C’est une des femmes les plus remarquables que j’ai jamais rencontrée. Elle parle une demi-douzaine de langues, comme d’ailleurs la plupart des Européens bien éduqués.[31]Nous avons changé de voiture juste au sud de Constantine en laissant nos amis, et nous avons pris nos wagons-lits pour Alger vers 21 h 45.
Jeudi 3 décembre 1925
Arrivée à Alger à 8 h 30. À l’approche de la ville, le parcours en lacets passait à travers des champs verts, des bosquets d’arbres, des vignes, des vergers. L’Algérie est un pays riche, le sol est excellent et fertile. Pas la moindre esquisse de sable du désert de ce côté des montagnes ! La végétation était un ravissement pour l’œil après tellement de temps passé dans le sable.
Dès notre arrivée à la gare, Prorok est parti directement à l’Hôtel Saint-Georges pour récupérer ses télégrammes, avant de se rendre chez le Gouverneur général, Denny et moi aux bureaux de la société maritime Transatlantique pour compléter nos réservations. Au port, le Comte est arrivé 5 minutes après moi, et Denny 5 minutes plus tard. Prorok nous dit avoir été magnifiquement reçu par le Gouverneur général, qui considére nos découvertes comme étant les plus importantes faites à ce jour en Afrique du Nord. Prorok va, lui, organiser son voyage aux États-unis pour que le Gouverneur assiste à ses conférences. Chez le Gouverneur, quarante-sept télégrammes attendaient le Comte ! La plupart étaient des félicitations.
« Beloit College, Wisconsin, le lundi 14 juin 1926. W. Bradley Tyrrell se trouve à côté du Docteur Frank G. Logan (mécène et créateur du musée portant son nom) pour recevoir des mains du consul de France à Chicago, Monsieur de Ferry de Fontnouvelle, les Palmes Académiques déscernées par le gouvernement français. La cérémonie se déroula en français, et c’est Alonzo W. Pond, assistant du conservateur des collections du musée Logan de Beloit College, à peine rentré d’Europe, qui remerciera, en français, la France pour ces distinctions. La cérémonie se termine avec une bénédiction et la marche d’Edouard Elgar « Pomp and Circumstance ».

* * *

En guise de conclusion

Nous invitons maintenant le lecteur à relire Le Saharien n° 192 à partir de la page 18. En effet, les péripéties suivies par les découvertes de l’expédition et le voyage retour vers les États-Unis du comte de Prorok réservent quelques surprises ! On retiendra surtout que des documents maintenant en notre possession apportent un éclairage inédit, qui relèvent parfois du domaine de la révélation, concernant les découvertes de l’expédition franco-américaine et ses participants ! Mais rendez-vous dans un prochain Saharien, afin de mieux connaître le fameux Chapuis.

Remerciements

-La plupart des photos proviennent de la collection Bradley Tyrrell et ont été fournies par Nicolette B. Meister, conservateur des collections au Logan Museum of Anthropology du Beloit College (Wisconsin) et son équipe.
Les six photos libellées National Archives Washington DC 306- NT ont été prises par H. Denny et ont été fournies gracieusement par la National Archives and Records Administration, de Washington D.C., photos initialement propriété du Bureau du New York Times à Paris.

Bibliographie :

– Michael Tarabulski : Journal de route de Bradley Tyrrell et Alonzo Pond.

– The Narrative Press a édité en 2003 Veiled Men, Red Tents, and Black Mountains – The lost tomb of Queen Tin Hinan, le récit d’Alonzo Pond avec une préface de Michael Tarabulski.

[1] – En fait le retard était dû à Prorok, qui avait invité le préfet et quelques autres « officiels » à déjeuner à l’hôtel Cirta de Constantine.

[2] – S’agissait-il là de la nécropole d’Abalessa et du tombeau dit de Tin Hinan, ou celui de l’Hadrian qui seront fouillés par la mission ? Chapuis avait connu tant de sites durant son long séjour saharien !

[3] – Il doit s’agir du massacre qui eut lieu fin janvier, début février 1918 -et non 1919- de l’expédition Fondet et Chandez, lieutenants chargés de préparer le premier raid aéro-automobile dans la région. À la suite de ce guet-apens meurtrier, Chapuis, alors sergent, fut chargé de construire (hiver 1918-1919) un fort destiné à protéger ce passage obligé entre El-Goléa et In-Salah.

[4] – Plutôt un Chaamba, les grands nomades du Sahara.

[5] – À ce sujet, voir l’article Tin-Hinan révélée ? dans Le Saharien, n° 192.

[6] – Pond est chargé d’acheter des articles de l’artisanat touareg pour le Logan Museum of Anthro­pology ; il fera également des achats pour Tyrrell, qui en fait la liste dans son journal avec les prix.

[7] – Tyrrell avait des provisions personnelles dans ses bagages.

[8] – La première ascension aboutie du mont Ilamane (2 736 m) aurait eu lieu le 1er février 1935 par deux alpinistes, l’un suisse, l’autre italien. Au mois de mai de la même année, l’expédition Coche avec R. Frison-Roche parvenait également au sommet. Voir L’alpinisme au Hoggar, de Th. Dulac dans Le Saharien n° 191, 4e trimestre 2009.

[9] – L’organisation des relais d’approvisionnement de l’expédition, en vivres et carburant, était en effet à la charge de Reygasse.

[10] – Où Prorok représentait le gouvernement français.

[11] – Des nattes-paravents, d’une longueur de 6 à 8 m (éseber, pl. isebrân)

[12] – À cette époque, nous dit Pond dans son journal, c’était une façon populaire aux U.S.A. de présenter les visiteurs venant assister à un déjeuner dans un club : How do you do, suivi du nom de la personne.

[13] – Le film de Barth est, semble-t-il, perdu pour la postérité.

[14] – Le tombeau est situé dans la célèbre brèche géologique de l’Hadrian. Voir Le Saharien n°192, page 13.

[15] – La Smithsonian est une institution sise à Washington, qui compte de nos jours 19 musées, 9 centres de recherche et le zoo national.

[16] – Prorok a en effet participé aux fouilles du sanctuaire de Tanit. Nous lui laissons néanmoins la responsabilité de sa théorie.

[17] – Il s’agit traditionnellement du thaler d’argent à l’effigie de Marie-Thérèse d’Autriche qui s’imposera comme valeur de référence dans tout l’Orient dès le XVIIIe siècle, puis, lentement dans tout le Sahara (le portrait d’une dame « bien enveloppée », y fut pour beaucoup) ; en Algérie, à force de persuasion, la pièce de 5 francs en argent finit par être adoptée par l’artisanat local.

[18] – Dans les jours qui suivent, les observations de Brad Tyrrell concernent essentiellement la progression des fouilles qui aboutiront à la découverte du squelette dit de Tin Hinan et de son trésor. Nous les reproduisons aussi fidèlement que possible.

[19] – Ce retard de deux jours pourrait expliquer quelques incidents, précipitations et péripéties lors de la remontée de la mission vers le nord. Voir notre article dans Le Saharien, n° 192.

[20] – De nombreuses Venus paléolithiques ont été trouvées depuis : 250 environ. En 1925, c’était évidemment le premier exemplaire trouvé au Sahara.

[21] – L’inventaire que fait B. Tyrrell dans sa journée du 18 novembre est loin d’être exhaustif ! Les découvertes fondamentales, faites les jours précédents lorsqu’il était à Tamanrasset, devaient déjà être emballées et protégées pour le transport. N’oublions pas que l’expédition devait prendre le chemin du retour le 16 novembre. Pour plus d’informations, le lecteur se reportera au Saharien, n° 192.

[22] – Nos amis américains apportaient semble-t-il, beaucoup d’importance aux repas. En effet, dans le journal de B. Tyrrell, ainsi que, mais dans une moindre mesure, dans celui de A. Pond, nous avons chaque jour force détails sur la composition des menus. Celui-ci parait particulière­ment copieux et varié !

[23] – B. Tyrrell nous apprend donc que, dés sa découverte, le sexe du squelette (dit de Tin-Hinan) découvert à Abalessa laissent les membres de l’expédition franco-américaine dubitatifs. Le premier examen du crâne, attestant que celui-ci est bien un crâne féminin, délivre à ce moment là tous les membres de l’expédition d’un doute angoissant : un squelette d’homme ne pouvait être, évidemment, l’ancêtre maternel des tribus touarègues nobles comme le veut la légende, et aurait dévalorisé de ce fait l’importance de la découverte. De nos jours, l’incertitude demeure !

[24] – Entre eux, Tyrrell et Pond désignaient Reygasse par ce sobriquet !

[25] – Le témoignage de B. Tyrrell concernant l’accueil réservé par les autorités militaires d’In Salah à M. Reygasse – LE responsable français de l’expédition, missionné par Monsieur le Ministre de l’Instruction Publique -, est assez insolite pour être mentionné.

[26] – « Il adore le son de sa voix » : expression anglaise signifiant « être content de soi ».

[27] – Chaix et Soublin sont les autres chauffeurs, avec Martini.

– Tyrrell détaille ensuite les nombreux litiges d’ordre financier qui se révèlent maintenant à la fin de l’expédition. Surprises et désaccords nombreux semblent avoir été la source de discussions pour le moins animées entre les membres américains de l’expédition, mais tous sont d’accord pour constater « la mauvaise administration des finances par Reygasse ».

[28] – Les deux autres véhicules ne partiront que le lendemain. Et là, les interprétations divergent. Pour Tyrrell, seul la Lucky Strike est prête pour le départ, alors que les autorités militaires d’Ouargla soupçonnent Prorok d’être parti un peu vite… en oubliant de payer les chauffeurs ! Voir Le Saharien, n° 192, p.18. Par ailleurs, il est étonnant que Tyrrell ne mentionne pas que c’est ici que Reygasse et Pond quittent l’expédition franco-américaine, poursuivant seuls et à dos de chameau pendant trois mois leur exploration saharienne.

[29] – Nous n’avons pas rendu par le détail leurs véritables prouesses, surtout mécaniques, de la journée.

[30] – S’agirait-il de John Philby ? Voir Le Saharien, n° 192, p.12.

[31] – Sonia E. Howe publia en 1931 Les Héros du Sahara, préfacé par le Maréchal Lyautey, ouvrage conçu comme un récit d’épopée à la gloire du père de Foucauld et du général Laperrine.